Il n’y a d’art qu’à l’échelle de l’homme (André Gide)
Édith Dufaux, Œuvres récentes, jusqu’au 29 mai, Galerie Alain Margaron, Maisons, Collection Sainte-Anne, Musée d’Art et d’Histoire de l’Hôpital Sainte-Anne, jusqu’au 14 mai.
Dans le pays aride aux couleurs “sales” et aux tonalités sourdes d’Edith Dufaux, le sol sec est toujours criblé de crevasses et de craquelures. Rochers ou montagnes, territoires animés ou cartes en relief, paysages pétris et labourés, marqués par des failles et recouverts de crevasses, le tout pourrait s’inscrire dans la tendance matiériste, née dans les années cinquante du XXe siècle. De fait, en apparence, l’ensemble semble refléter la phrase de Dubuffet, pour qui « le geste essentiel du peintre est d’enduire ». Cette “entrée en matière” est encore plus logique quand on sait que le point du départ de ces œuvres est une maquette réalisée en sable mouillé et séché. L’artiste en fait des clichés qu’elle imprime sur une feuille blanche avec de l’encre pour taille-douce, un monotype qui lui donne un fond « matiéré ». Puis, elle dessine son projet au fusain et ensuite le travaille à l’acrylique et pastel à l’huile.
Ainsi, le spectateur qui s’approche de ces travaux découvre qu’il ne s’agit que d’une apparence. Même si ça et là quelques traces de matière persistent, on est loin des surfaces rugueuses comme celles des écorces. Comme toujours dans la peinture, la visibilité impose sa capacité miraculeuse de traduire sur une surface plane le creux et le relief. Toutefois, ces œuvres n’ont rien du trompe-l’œil, ces artefacts qui réduisent l’artiste à un virtuose réalisant des tours de magie. Edith Dufaux, qui évite une description précise, ne cherche pas l’illusion mais la tension que produit le contraste entre la matière et les effets de matière.
Curieusement, ses « paysages » ne respectent pas le format horizontal traditionnel employé pour ce genre. Verticales, les toiles partagent toutes une dimension ascensionnelle. La raison de ce choix s’explique par un objet que l’artiste introduit systématiquement dans chacune de ces œuvres : une ou plusieurs échelles. Mais l’échelle n’est pas un simple objet. Elle est aussi une passerelle, un “bout de chemin”, une “médiation” entre deux coordonnées dans l’espace. Toutefois, celles réalisées par Edith Dufaux, sont-elles vraiment des échelles, avec des barreaux transversaux qui servent de marches ? Sans doute, du moins dans un cas où l’échelle, légèrement détachée d’une paroi relativement lisse dont on voit le bout, permettrait de grimper - non sans risque. Ailleurs, elles empruntent des directions différentes, parfois même opposées, et forment un réseau complexe, inextricable. Plus qu’un outil fonctionnel, elles endossent le rôle d’un élément graphique fragile qui entre en dialogue avec la matérialité rude de son support. Dialoguer ou faire corps, car souvent l’échelle s’intègre à la surface, voire disparaît ou encore la creuse en profondeur. Soulevées par endroits, boursouflées, ces images-peaux ridées, ces “veines” irrégulières forment une cartographie cutanée, parsemée de plis. Traces ou cicatrices, ces tracés désordonnés sont peut-être une manière de glisser la présence humaine dans les fragments d’une nature désertée. En somme, corps ou paysage, c’est la peau de l’œuvre qui est au cœur du travail de Edith Dufaux. Autrement dit, une réflexion sur les liens entre épaisseur et transparence, profondeur et superficie, attouchement et caresse.
On le sait, la création artistique et la folie forment un couple ambigu : un rien les sépare et tout les oppose. Le geste d’un artiste s’affirme par choix, la perte de contrôle reste limitée. Les cas limites, comme celui d’un Artaud, sont rares. En dernière instance, avant de s’embarquer sur un bateau ivre, l’artiste “normal” vérifie bien qu’il possède son billet de retour. Le créateur aliéné, lui, n’a pas le luxe de l’alternative. Son univers est sans paradoxe ; l’imaginaire ne s’y distingue pas du réel. Le Musée d’Art et d’Histoire de l’Hôpital Sainte-Anne propose un dialogue qui participe de la volonté de dé-stigmatiser le regard porté sur les œuvres produites dans un contexte hospitalier. L’exposition thématique consacrée à la représentation de la maison, à partir d’œuvres choisies dans la Collection de Sainte-Anne, mais aussi à partir de certains travaux d’artistes contemporains, en est un bel exemple. La manifestation s’articule autour de quatre types de représentations. La maison-hôpital – Rêve d’habitation – Vers la demeure – A l’intérieur de l’intime. « Sous l’apparence d’une extrême simplicité, la maison permet de développer de multiples images personnelles, des conceptions idéologiques et architecturales, des modes d’existence ou des choix de vie, des projections imaginaires ou des métaphores », écrivent les commissaires de l’exposition, Anne-Marie Dubois et Margaux Pisteur. Autrement dit, comment retrouver son chez soi.
Itzhak Goldberg