Oskar Kokoschka, Le Maître du visage halluciné
Dans le catalogue de la rétrospective d’Oskar Kokoschka – très complet - Fabrice Hergott, le directeur du Musée d’art moderne de Paris, s’interroge sur la notoriété relativement faible de cet artiste en France. Malgré quelques expositions, y compris celle du Musée Galerie de la Seita déjà en 1998, le peintre est loin d’avoir le même succès public que l’incontestable vedette viennoise, Egon Schiele. Sans doute, à l’opposé de l’expressionnisme raffiné de ce dernier, l’œuvre de Kokoschka crue, choquante, ne laisse-t-elle aucune place à la séduction. On connaît bien le milieu dans lequel l’artiste fait ses débuts. Vienne, cette ville emblématique de l’Empire des Habsbourg, est à la fois centre de rassemblement de talents exceptionnels et lieu caractérisé par une mentalité conservatrice qui résiste à toute innovation. Bien qu’issus de la bourgeoisie, les artistes y sont situés - et se situent eux- mêmes - en marge de la société́, se révoltant simultanément contre le classicisme académique et contre l’hypocrisie sexuelle. Les scandales à répétitions qui caractérisent les années d’avant-guerre, dont Kokoschka est un des acteurs principaux, revêtent toujours ce double aspect. Cette génération de créateurs est fortement marquée par Klimt, le maître de la scène viennoise à l’aube du XXe siècle. Kokoschka exécute quelques travaux décoratifs pour les Ateliers viennois, Les Garçons qui rêvent, de petites lithographies poétiques, chargées de sensualité. Puis, il prend ses distances vis-à-vis de l’élégance exacerbée et des raffinements du Jugendstil pratiqué par la Sécession. Le peintre hausse la tension agressive du sujet par le choix de représentations brutalement expressives, dénuées de toute sophistication. A la prédilection de l’époque pour la sinuosité de la ligne, il répond par un contour de plus en plus durci dont le tracé est brisé ou anguleux. Dans le répertoire de Kokoschka, ce sont les portraits – et les autoportraits - qui font rapidement sa réputation. La critique salue chez ce “peintre au scalpel” le renoncement à toute idéalisation, le parti pris de la laideur, l’aptitude à saisir l’expression psychologique singulière de chaque modèle, à décrypter les hiéroglyphes de l’apparence. Proposant une version moderne, expressionniste, du visage, l’artiste serait l’alter-ego pictural de son illustre contemporain viennois, Freud. Un des mérites de l’exposition est de réunir un ensemble exceptionnel de portraits, que l’on trouve dans les premières salles. Le visiteur est pratiquement accueilli par Le Joueur de transe, Ernst Reinhold (1909), un acteur célèbre au visage halluciné, dont les mains, dans un geste excentrique, semblent exécuter une danse. Progressivement, les mains n’expriment plus une sensation clairement définie et deviennent uniquement l’indice tangible de la tension du modèle. Immenses, disproportionnées, elles surgissent souvent comme des êtres autonomes et attirent toute l’attention. Parfois, la main accentue son étrangeté, son divorce d’avec le corps quand Hanze Tietze et Erica Tietze-Conrat (1909) l’éloignent du corps comme pour se débarrasser de cet organe encombrant et imprévisible. Autant que le visage, le corps et surtout les mains deviennent une surface où s’impriment les expériences intérieures et les pulsions profondes. L’érotisme et la sexualité s’expriment de façon on ne peut plus provocante dans sa première œuvre théâtrale, Assassin, espoir des femmes (1908), une déclaration de guerre faite au sexe opposé. L’affiche qui annonce cette pièce est un exemple de la violence expressionniste ; dans cette Pietà, une femme blafarde comme un cadavre soutient le corps écorché de l’homme, rouge sanglant. Si le début de la manifestation est consacré à la partie la plus spectaculaire de l’œuvre, le parcours, chronologique, couvre l’ensemble de la production plastique de Kokoschka. Un véritable exploit, car rares sont les artistes aussi nomades que celui qui non seulement parcourt l’Europe mais qui s’aventure également en Afrique. Certes, le peintre est parfois vivement « encouragé » dans ses déplacements. Ainsi, son engagement politique courageux contre le nazisme le force à quitter l’Autriche pour la Tchécoslovaquie, puis à se réfugier en Angleterre. Impossible de détailler tous les trajets effectués sur cet échiquier géant qui commence par Dresde (1916) où l’artiste, blessé pendant la guerre, séjourne dans un sanatorium. Le visiteur suit néanmoins Kokoschka qui, sans abandonner la figure humaine – souvent des scènes mythologiques ou des portraits de commande de personnalités - privilégie désormais les paysages et les vues urbaines. Fasciné par de grands espaces - qu’il s’agisse d’eaux de surface ou de montagne - (Lac Annecy II, 1927), l’artiste recouvre ses toiles d’une matière picturale plus maigre. Si les couleurs sont moins saturées, moins puissantes, les superpositions de couches transparentes font naître une infinité de nuances chromatiques. Face à ces toiles on songe aux paysages vaporeux et vibrants de Turner et aux longues années que Kokoschka a passées à Londres. Peut-on parler à leur propos d’expressionnisme toujours fébrile mais un peu dilué ?
Itzhak Goldberg