Ainsi va la vie de Boris Taslitzky (1911-2005), l’artiste que Roubaix présente sous un titre pertinent : « L’art en prise avec son temps ». Taslitzky perd son père - engagé volontaire et tué en 1915 - à l’âge de quatre ans. Des années plus tard, il est fait prisonnier durant l’Occupation, et déporté pendant 9 mois à Buchenwald. « Toute ma vie a été influencée par les guerres et ça a déterminé pour une part énorme ma vie militante et ma vie d’artiste », écrit Taslitzky. Peu nombreux, en effet, sont les créateurs dont l’existence et l’art restent aussi inséparables de l’histoire du XXe siècle. Certes, aucun artiste ne peut tourner le dos à son contexte ; cependant, plus rarement, ils soutiennent ouvertement une cause sociale ou politique. Artistes, mais aussi commissaires, car cette première exposition d’envergure de Taslitzky, organisée par Alice Massé, conservatrice, et Bruno Gaudichon, maître du lieu, s’inscrit, selon ce dernier, dans l’axe du travail qui intervient régulièrement dans les projets entrepris par La Piscine. Comme preuve, les manifestations consacrées à André Fougeron ou Jules Adler, d’autres exemples de cette « connivence entre les messages esthétiques et sociétaux ». Le parcours suit les engagements de l’artiste qui, en 1933, adhère à l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires, puis, en 1935, au Parti communiste. Les grèves de 1936, les luttes contre le fascisme, la résistance et ses victimes, les emprisonnements politiques en France (Riom), la déportation à Buchenwald, Taslitzky est le témoin direct de tous ces évènements. Inévitablement, ce sont les images réalisées dans le camp qui sont les plus bouleversantes. De deux manières différentes toutefois. D’une part, Le Petit Camp à Buchenwald (1945) de taille monumentale (300x500 cm), fait postérieurement d’après une maquette réalisée au camp, est une représentation terrifiante de l’horreur absolue, dans un style expressionniste. D’autre part, les dessins de ses camarades, exécutés au camp - Portrait de Julien Cain, Portrait de René Salme (1944), d’une retenue impressionnante, comme si Taslitzky cherchait à leur rendre une apparence humaine intacte, une manière pour lui de lutter contre la barbarie nazie. A son retour en France, l’artiste ne change pas d’optique. Illustrateur pour de nombreux journaux, il peint également des mineurs rencontrés pendant un reportage à Denain (Nord) (Les Délégués, 1947). A l’instar de Courbet ou de Daumier, c’est toute la fierté de l’univers ouvrier qu’expriment ses personnages. Sensible à l’oppression de la colonisation, Taslitzky, à la demande du PCF, fait un séjour en Algérie. Les croquis qu’il en rapporte, donnent lieu à des peintures d’un romantisme exalté, à l’instar d’un Delacroix (Tremblement de terre à l’Orléansville, 1954). On peut préférer à cette imagerie chargée, qui frôle le pathos, les travaux plus tardifs, (1965-1972), de magnifiques dessins des banlieues de la Ceinture rouge parisienne (Bobigny, 27 mai, 1970). Ces œuvres poétiques, à la fois précises et concises, ne contiennent pas une sensation de trop. L’exposition se clôt sur un contre-point, confié à Pierre Buraglio, un autre artiste engagé. Si le public connaît son travail comme celui d’Ernest Pignon-Ernest, la découverte dans ici est celle d’un peintre syrien, Najah Albukai dont la bouleversante Ancienne Cage (2019) s’inscrit dans la tradition des Désastres de la guerre de Goya.

Itzhak Goldberg