La possibilité d’une île
« Une île - une masse de terre entourée d’eau de manière permanente ou parfois de manière temporaire en fonction des marées ». Comme toujours, la définition proposée par le dictionnaire est à la fois trop précise et trop pauvre. On le sait, depuis longtemps les îles, ces fragments épars suspendus au milieu d’un espace indéfini, furent une riche métaphore, une source d’inspiration artistique. La nostalgie qui accompagne L’Embarquement pour Cythère de Watteau ou l’ambiance d’un monde trépassé de L’Ile des morts d’Arnold Böcklin en sont les exemples les plus connus. A l’écart de la société, ce microcosme au potentiel narratif important se prête aisément à la rêverie, au dépaysement, à la déambulation poétique. Cependant, le succès remarquable de l’île n’est pas sans risque : celui de se transformer en un lieu commun galvanisé, en une image préconçue et figée. Ici, grâce au choix ingénieux effectué par Marie Terrieux, la directrice de la Fondation Schneider et commissaire, on navigue entre exotisme et banalité, réalité et imagination, poésie et ironie. L’exposition rassemble les œuvres d’une vingtaine d’artistes que lient, par-delà la diversité des générations et des pratiques, des espaces désertés, souvent vidés de toute silhouette humaine. Documents ou fictions, installations ou vidéos, sculptures ou assemblages, photos ou peintures, proposent des visions inspirées d’un thème qui semble inépuisable. Paradoxalement, le parcours s’ouvre sur une œuvre qui ne fait que suggérer sans rien montrer. L’installation sonore de Philippe Lepeut (C’est du vent, 2015) est d’une sobriété totale. Le spectateur est assis sur un banc dans une petite pièce sombre, éclairée faiblement par une ampoule. Les bruits qui émanent des hauts parleurs, des évocations de vents qui soufflent, offrent une manière subtile de susciter des univers invisibles. Ailleurs, Le Refuge de Stéphane Thidet, 2007, est une démonstration spectaculaire de la notion d’isolement volontaire ou forcé. Une cabane en bois, pas vraiment étanche, sommairement meublée et sur laquelle se versent des pluies torrentielles. Manifestement, ce lieu de rêve qui remonte à notre enfance est en train de prendre l’eau. Ailleurs encore, une remarquable installation d’Oliver Crouzel, une vidéo devant laquelle l’artiste a posé un tas de sable de ponce (Yali, 2017-2022). Les images présentent un groupe de touristes qui débarquent sur une île grecque, Yali, dont une partie est occupée par une carrière de sable en activité. Autrement dit, le tourisme de masse en quête d’un endroit idyllique face à une réalité concrète nettement moins séduisante. Enfin, ce sont des cartes, ces images du monde inexistant, recyclées, redessinées sur des supports inhabituels, parfois même traduites en signes abstraits (Aurélien Mauplot, Benoît Billotte, Brankica Zilovic). A la sortie, une constellation de coquillages suspendus en un mouvement à peine perceptible - des oscillations délicates, des “papillonnages” subtils et impalpables provoqués par le souffle d’un ventilateur -(Stéphane Clor, Sans titre, cycle Imaginary Soundscape, 2016) est une dernière touche de grâce dans un trajet qui n’en manque pas.
Itzhak Goldberg