Art du cerveau
Rien de nouveau sur terre. Déjà, Léonard de Vinci affirme que l’art est une cosa mentale, autrement dit une chose de l’esprit. Un peu plus tard, dans les « Vies des artistes » (1550) Vasari, à son tour, déclare que le dessin procède de l’intellect. Certes, il s’agit d’une période où l’on croyait encore au génie de l’homme universel, capable embrasser la science et l’art, dont le père de la Joconde fut l’exemple parfait. Depuis, sauf quelques exceptions, la science, assimilée à la raison, à l’objectivité, voire à la vérité, et l’art, régit par l’émotion, l’imaginaire et la subjectivité, semblent être aux antipodes. Ce qui n’a pas empêché les peintres et les sculpteurs de déployer des allégories établissant des rapprochements entre le métier de l’artiste et celui du savant, comme si, finalement, ils partageaient un processus de création analogue. De fait, l’une est l’autre, ces activités sont dirigées par le même moteur, le cerveau, cet « « organisme dans l’organisme » (Jean-Pierre Changeux). Mais, ce dernier, avec ses quelque 600 millions de synapses - des connexions de neurone à neurone - par millimètre cube, n’est pas encore prêt à dévoiler tous ses secrets. Il est probable que les commissaires à la Bundeskunsthalle - Henriette Pleiger et Johanna Adam - ne se faisaient pas des illusions quant au déchiffrement de cette énigme biologique. Néanmoins, le parcours ambitieux - trop ? impressionne. Les différentes sections interrogent le contenu du cerveau, son mode de fonctionnement y compris des empêchements - tumeurs, Alzheimer. Des notions aussi diverses et parfois vagues comme la pensée, l’inspiration, la perception, le sommeil, le rêve ou l’inconscient y sont abordées. La difficulté principale dans ce face à face, annoncée par le titre Le Cerveau en Art et en Science, est comment éviter de réduire les œuvres au rang de simples illustrations. Tâche d’autant plus difficile que l’accrochage, dominé malgré tout par les sciences, nécessite la présence des images de type anatomique. Il n’en reste pas moins que la variété chronologique et géographique des artefacts réunis ici est une source des surprises pour le spectateur. Ainsi, dans la section Métaphores, l’œuvre de Fritz Kahn, L’homme en Palais Industriel, 1926, est une version humaine de la célèbre Animale-Machine de Descartes, dont le crâne est présent à Bonn. Le « personnage » de Kahn est un corps où tous les organes sont remplacés par un système de tuyauterie complexe, contrôlé par le cerveau. Cette métaphore, qui présente le corps comme une machine, est un thème récurrent, qui va de l’automate à cyborg (Claus Christian Scholz-Nauendorff, Maschinenmensch MM6, 1958). Rêve ou cauchemar que l’on retrouve avec les différentes « améliorations » de nos capacité physiques et mentales, tantôt grâce aux récentes inventions dans le domaine électronique comme des puces implantées, tantôt, d’une manière plus éphémère et plus illusoire, par le truchement des substances hallucinatoires. Une autre façon de s’absenter temporairement à la réalité est de se plonger dans le sommeil. Le magnifique nu de Kiki Smith est un corps enroulé autour de lui-même, flottant dans l’espace, détaché de toute contingence gravitationnelle (Sommeil, 1992). De même, une oeuvre d’Erich Heckel, met côte à côte un homme à l’expression troublée et une femme au visage apaisé d’une femme qui dort au premier plan dans le tableau (Femme dormant, 1932). Cependant, même le rêve ne signifie pas toujours l’arrêt de toute agitation ; on connaît la phrase de Goya, « Le sommeil de la raison engendre des monstres » (Ernst Barlach, Le Cauchemar, 1912). Ailleurs, ce sont les détérioration du cerveau qui sont mises en scène. Parfois il s’agit d’un processus impitoyablement lent - la démence sous toutes ses formes- parfois, la rupture est imprévisible et brutale. La série des trois autoportraits d’Anton Raderscheidt, réalisée quelque temps après un accident vasculaire cérébral, comme une forme de thérapie artistique, sont un témoignage magnifique et terrifiant à la fois de la condition tragique de l’artiste (Trois autoportraits, 1968). Plus paisible et plus poétique est la section qui traite de l’inspiration. Ce thème mais il va de même aussi pour la perception ou l’émotion, montrent, répétons-le, la difficulté de la démonstration car ces notions abstraites résistent à toute traduction scientifique. Pour illustrer l’inspiration on fait appel à quelques représentations des personnages en train de méditer, prenant des poses convenues (Camille Corot, Méditation, 1885-1860, Wilhelm Ferdinand Bendz, Le Peintre Georg Heinrich Cola dans son atelier, 1832). Autrement dit, des lieux communs. La grande richesse mais aussi probablement les limites de la manifestation est le trop plein d’objets, presque à l’instar d’un cabinet des curiosités. Certes, le mélange hétéroclite du Wunderkammer traditionnel cède la place à une organisation rigoureuse par sections bien définies. Il n’en reste pas moins que le visiteur, malgré les nombreux panneaux pédagogiques, risque être un peu dépassé par la quantité d’informations proposée au musée. Mais bon, il n’a que faire fonctionner son cerveau.
.