« Retourner voir, l’art contemporain au prisme de l’archéologie » H2M, Espace d’art contemporain, Bourg-en-Bresse, jusqu’au 19 février.
L’art contemporain et l’archéologie font-ils bon ménage ? Oui, affirme Anne Favier, une brillante universitaire, commissaire de l’exposition Retourner voir, qui réunit les travaux de 19 artistes. Tous, « de manière critique, décalée, anachronique, poétique ou humoristique, reconvoquent des modèles anciens ou rejouent des processus archéologiques ». Le parcours s’ouvre sur un chapitre nommé « Remonter le temps/Rejouer les modèles ». Hommage au passé ? Sans doute, mais un hommage perverti quand Céline Cadaureille réalise une mise en abyme faussée. Partant de moulages en plâtre - des copies fidèles de sculptures appartenant à la catégorie vénérable « grand hommes » -, elle en réalise une version déformée, grimaçante (Tête d’Homère, 2020) ou une autre, franchement irrévérencieuse, une tête-œuf posée sur un piédouche (Tête d’Héraclès, 2020). Ailleurs, dans la section « Retourner les matières : Prospecter, déplier, reconstituer », on a droit à un invité de marque : Simon Hantaï, celui qui souhaitait : « peindre ce qui fait peindre ». A la fois support et matière, ses toiles, dépliées, défroissées, gardent les aspérités, les creux et les reliefs qui introduisent du tactile dans le visuel, qui les rapprochent de l’art pariétal. Le regard posé sur N° 508 (1964) parcourt les stigmates de tous les plis qui l’ont traversé. Autrement dit, remonte à l’origine du processus créatif. Dans une autre salle, l’œuvre de Maxime Sanchez, Bones dugs n’harmony (2021), sous une apparence classique – une forme abstraite fixée sur un socle métallique – cache une aventure singulière. De fait, l’artiste a extrait de terre des rebuts d’objets ferreux, qu’il a redécoupés et assemblés par soudage, afin de réaliser la réplique d’un godet de pelle mécanique. Un simple assemblage ou un trompe-l’œil à partir d’une archéologie « assistée » du présent. Laissée au processus de l’oxydation, cette sculpture entame une nouvelle histoire. Ailleurs encore – « Images souterraines : principes de révélation » – l’œuvre de Jean-Marc Cerino, Découverte de tracés archéologiques, aéroport de Heathrow, 1950 (2015) interpelle. Cette image silencieuse, la « reprise » d’une photographie, ne s’arrête pas à un simple rapport mimétique avec l’environnement, à une transcription de la réalité. Ces traces ou ces apparitions happent le regard, l’obligent à un degré d’attention que l’on a perdu face à l’actualité. Peut-être, cette représentation un peu floue, évoque le moment magique du tremblement où le négatif évolue vers la photographie définitive ou, pour utiliser une belle expression de Favier, « une montée au visible de l’image ». Proche de l’œuvre de Cerino et pourtant différent, est le dessin de très grand format (115-400) d’Eric Manigaud – Prêtresse isiaque, (2014). Le catalogue de l’exposition nous renseigne qu’il s’agit de la radiographie – cette technique qui traverse la peau du corps ou celle de la surface d’une œuvre – d’une momie découverte en Égypte. A l’instar des moines copistes du Moyen Age, Manigaud scrute chaque centimètre carré de la source photographique et la traduit à l’aide du crayon et de poudre graphique sur papier. Traduit, car à la différence des copistes, l’écart minimal avec l’original, introduit par la technique du dessin, laisse deviner – quand l’œil veut faire l’effort – la main de l’artiste. Enfin, la dernière section, « Allers-Retours », laisse une place importante au passage du temps. Le travail d’Yves Bresson, au titre parlant, L’Éveil de l’oubli, est composé de deux clichés, tirés d’une série réalisée entre 2011 et 2014 à partir du site abandonné d’une ancienne usine de forge de lames en Haute Loire. Selon l’artiste, à chaque visite de ce lieu, on constate une évolution des bâtiments où l’humidité croissante révèle de nouvelles surfaces réfléchissantes. Peut-on voir dans cette fascination pour un paysage industriel délabré une version contemporaine de l’attirance des romantiques pour les ruines ? Quoi qu’il en soit, le visiteur reste intrigué par l’importance que prend le passé pour les créateurs, relativement jeunes. Une certaine nostalgie ? On peut en douter, quand on remarque qu’ici, comme ailleurs dans le champ artistique, les thèmes choisis renvoient plutôt à des événements graves qui ont marqué l’histoire. Tout laisse à penser que ce retour sur – et non pas vers – le passé, que certains qualifieront de post-modernisme, reflète le peu de confiance que l’art récent accorde à la notion d’originalité. En attendant un retour vers l’avenir ?
Itzhak Goldberg.