De 1907 à 1922, Marc Chagall sillonne la Russie, de Vitebsk, son « village » natal, à Moscou, où il réalise les compositions monumentales du théâtre juif : une époque haute en couleurs, Voilà mots clés indispensables à la compréhension de l’univers de ce conteur-né, où se mêlent avec bonheur traditions Yiddish, art populaire russe et monde de l’avant-garde.

Rien ne nous empêche d’aimer Chagall, même si nous ignorons la tradition ou le folklore judaïque. À une période où la peinture proclame l’indépendance descriptive de la couleur et de la forme, l’imagination poétique du peintre, qui l’éloigne de toute imitation, la richesse chromatique de son univers pictural, son travail sur la légèreté et les transparences assurent à Chagall une place de choix dans le panthéon de la modernité. On pourrait même prétendre que toute interprétation de l’œuvre de Chagall à la lumière de ses origines est réductrice, car elle ne tient pas compte de l’aspiration de l’art contemporain à représenter l’universel. Le trajet personnel de Chagall entre 1910 et 1914 (Russie, France, Allemagne) reflète parfaitement cette tendance. Le peintre n’a, du reste, jamais renié sa dette envers l’avant-garde parisienne et ses différentes expressions (fauvisme, cubisme, orphisme, futurisme). Toutefois, l’enthousiasme de Chagall face aux inventions formelles de son temps reste mesuré : « Je les regardais de côté et pensais : qu’ils mangent à leur faim leurs poires carrées sur leurs tables triangulaires », écrit-il dans ses mémoires. Pour lui, les formes en liberté, les couleurs qui ne respectent plus les apparences de la nature sont avant tout des outils au service de sa thématique, thématique qu’il puise à sa propre culture. Dans un univers pictural où les personnages renoncent aux principes de la gravitation, le peintre, lui, ne renonce jamais à ses racines. L’œuvre chagallienne est à la recherche d’une langue « judéo-universelle » : accessible à un regard non initié, elle recèle toujours un langage crypté. Ses fables dessinent un village juif, ancré dans ses traditions, mais confronté à un monde russe en transformation. Un monde où la synagogue côtoie les clochers des églises, où des paysans robustes sont conviés par le peintre à une cérémonie de noce célébrée selon les rites hébraïques. Des visions souvent énigmatiques, où se mêlent la culture yiddish et l’art populaire russe, le judaïsme et le christianisme, le rationnel et l’absurde.

Barbe

La Sainte Famille est un sujet familier, pensez-vous ? En 1910, lorsque Chagall aborde ce thème très codé, il en donne une étrange interprétation. L’enfant, posé non sur les genoux de Marie, mais sur ceux de Joseph, est barbu. Jean-Baptiste, sur le côté, a remplacé l’agneau traditionnel par un cochon. Ce « recyclage » de l’iconographie habituelle, de même que la représentation du Christ vêtu du talith, le châle de prière (Crucifixion blanche, 1938), tourne en dérision le dogme. Au monde chrétien qui s’agenouille devant l’enfant divin, l’artiste ne fait que rappeler ses origines peu « catholiques ». La présence incongrue de la barbe évoque le diction yiddish selon lequel tout enfant juif est né vieux tandis que le cochon, symbole de l’impureté selon la tradition hébraïque, forme un contrepoint avec l’agneau pascal. Irrévérencieux, Chagall ? Certainement. Mais pas davantage que lorsqu’il représente un respectable rabbin qui prise tranquillement son tabac pendant une lecture religieuse. Dans le monde renversé de Chagall, le geste quotidien prend souvent caractère irréel, tandis que le miracle pose ses pieds par terre. L’artiste garde, face à la représentation religieuse, une liberté où le sarcasme offensif tourne souvent à l’autodérision.

Yiddish

À l’origine, le yiddish est un dialecte formé à partir de l’allemand, avec une forte proportion de mots hébreux, qui est parlé par l’ensemble des communautés juives de l’Europe orientale. Ce dialecte accueille progressivement d’autres langues, qu’il mixe en un cocktail savoureux de mots d’esprit, d’hyperboles imagées. La fréquence du jeu de mots, de l’expression à double entente, de l’euphémisme et de l’allusion s’explique par la nécessité de se défendre d’un milieu qui a très souvent été hostile à la communauté juive. Le yiddish est une langue de contrebande, une façon de dire des choses interdites avec des mots autorisés. Les images de Chagall sont profondément enracinées dans cette langue et, comme elle, à la fois extrêmement simples et terriblement fuyantes. Le yiddish est bien plus qu’une source d’inspiration, c’est un réservoir de proverbes, que le peintre exploite dans de malicieuses traductions picturales. Cette langue du métissage, la langue maternelle de Chagall, sert aussi, par sa structure, de métaphore à l’art du peintre. Le collage de différentes religions et de diverses cultures, les emprunts à diverses tendances avant-gardistes sont à l’image d’une langue qui a fiat de l’hétérogénéité apprivoisée son principe de base.

Hassidisme

Mouvement spirituel et populaire né au XVIIIe siècle en Europe orientale. À l’inverse du rationalisme du judaïsme officiel, le hassidisme est fondé sur la domination de l’élément magique et surnaturel, sur la foi mystique. Sans adhérer formellement à ce courant, Chagall est attiré par sa conception panthéiste et surtout par son « affirmation de la joie comme sens suprême de l’existence » (Kamenski). L’enchantement qui se dégage des scènes de la vie quotidienne peintes par Chagall, le sentiment d’extase qui fait « perdre la tête » à ses personnages, le bestiaire imaginaire, l’importance de la fête, de la musique sont la traduction picturale de cette doctrine qui instaure entre l’homme et Dieu une relation de familiarité, voire de convivialité…

Représentation

Dans le cas de Chagall, c’est plutôt de l’interdit de la représentation qu’il faut parler. Ses origines juives l’obligent à créer un langage plastique qui s’accommode de cet interdit imposé par l’Ancien Testament. Le choix de l’abstraction aurait constitué une solution idéale… Mais Chagall résiste à l’abstraction. Il contournera la difficulté en prenant à la lettre le texte biblique, où il est avant tout question de « l’image sculptée ». Ses êtres de nuées, aux têtes détachées ou renversées, échappent à toute pétrification et évoluent dans un univers qui ignore les lois de la pesanteur : « Je faisais des tableaux à l’envers. J’ai coupé des têtes et des personnages en morceaux qui, dans mes tableaux, volaient dans l’air. » Si l’homme dont parle la Bible est formé de poussière ou de terre, celui de Chagall est fait à partir de l’ » étoffe des songes ».

Luftmensch

Littéralement, « l’homme de l’air ». C’est l’homme qui flotte dans le vide, au-dessus des toits, sans jamais toucher le sol ; Ce personnage volant est, chez Chagall, une figure de style. Cette invention picturale trouve sa source dans la langue et la littérature yiddish. L’exemple le plus connu est Menachem Mendel, la pièce de Scholom Aleichem, un pionnier de cette littérature. Le héros est un perpétuel rêveur, plus familier de la Bible que de la vie réelle, et qui croit ferme au miracle. Comme le Juif errant, à l’image d’un violoniste qui aurait remplacé son violon par un baluchon, le Luftmensch est l’allégorie d’un peuple contraint à l’équilibre instable.

Icône

Les peintures religieuses, exécutées sur panneau de bois, font partie du paysage culturel de Chagall pendant tout son séjour en Russie. Dans les églises ou au musée de Saint-Pétersbourg, ces images laissent une profonde impression sur le peintre. Les icônes préfigurent l’art de Chagall car elles ne cherchent pas à représenter un univers qui se réfère à l’espace physique mais un monde surnaturel. La réalité reconstruite par l’imagination de Chagall, avec ses perspectives renversées, ses proportions subjectives, sa richesse chromatique, se rapproche du monde spirituel de l’icône. Enfin, que Dieu lui pardonne, Chagall se permet des excentricités, comme ces vierges visiblement déjà visitées par le Saint-Esprit…

Imagerie populaire

L’importance accordée au séjour parisien de Chagall occulte parfois un apport essentiel pour sa peinture : celui de la réhabilitation de l’art populaire en Russie au début du siècle. Nommé néo-primitivisme, ce mouvement a pour pionniers Larionov Gontcharova, Malévitch. Tous partagent le même intérêt pour le folklore russe et s’inspirent entre autres des loubok (dessin satirique populaire), des enseignes de boutiques, des icônes ou des carreaux de faïence. L’œuvre de Chagall reflète les préoccupations thématiques et stylistiques de ce moment. Ainsi la Rue morte (1908), par le rejet des lois de la perspective classique, par une extrême stylisation, par la fausse naïveté du sujet, est un des premiers tableaux où le peintre crée une vision qui échappe à tout académisme.

Autoportrait aux sept doigts

Autoportrait aux sept doigts : mais quoi, vous y trouvez quelque chose d’anormal ? Vous êtes-vous bien regardé ? Du reste, tout le monde vous le dira, il est impossible de peindre, comme Chagall, les sept couleurs de l’arc-en-ciel avec cinq doigts à peine.

Vache

Femelle du taureau, de préférence rouge, mais qui peut s’accommoder de la couleur verte. Un animal domestique, facilement reconnaissable chez Chagall par sa présence sur les toits des maisons dans les villages (A la Russie, aux ânes et aux autres, 1911). Certes, les spectateurs qui ignorent la vie paysanne en Russie éprouvent un certain étonnement face à cette représentation. Nous les renvoyons au célèbre proverbe juif : « Comment traire une vache quand on a oublié le seau sur le toit ? » Logique, non ?

Jour de fête

Tableau de 1914 qui a comme sous-titre le Rabbin au citron.En réalité, le titre est inexact. Inspiré par la fête de Soukkot (ou des Tabernacles), qui commémore la traversée du désert par les Hébreux, l’image présente un rabbin au visage sévère, revêtu du tallit, avec les accessoires du rite : la palme et le cédrat, sorte de gros citron non comestible. Toutefois, juché sur la tête du rabbin, son double en miniature fait basculer la gravité dans un grotesque qui désigne l’absurdité de la célébration, au milieu de l’hiver de l’Europe orientale d’un rituel qui exige la consommation de fruits de la Terre promise. Une surréalité où les rapports des juifs de la diaspora avec le temps et l’espace se situent entre réel et imaginaire. Mais ce grand écart, d’une légèreté absolue, est aussi l’image même d’une œuvre qui se tient dans un entre-deux.

Itzhak Goldberg