Man and Beast, Royal Academy de Londres, jusqu’au 17 avril.
« Francis Bacon, tout au long de sa vie, tout au long de sa carrière en fait, a été fasciné par l’animalité en nous en tant qu’humains. Et il pensait, dans une certaine mesure, que notre civilisation, nos manières ou la façon dont nous nous comportons les uns avec les autres n’étaient qu’un vernis très fin qui recouvre ce qui est essentiellement une sorte d’instinct animal, et que nous avons en tant qu’humains », écrivent les organisateurs de l’exposition qui explore l’animalité et de la bestialité qui sommeille dans l’homme. Écoutons également l’artiste qui déclare : « Nous sommes de la viande, nous sommes des carcasses en puissance. Si je vais chez le boucher, je trouve toujours surprenant de ne pas être là, à la place de l’animal… »
En réalité, toutefois, les animaux sont rares dans les toiles de Bacon. Si l’exposition réunit des tableaux contenant des représentations animales, comme la série des corridas de 1969, c’est surtout la bestialité humaine qui est mise en scène à la Royal Academy de Londres. Pour ce faire, Bacon tend à abolir les frontières entre les espèces. Avec lui, s’inspirer d’un animal s’explique par une volonté de donner toute la démesure des instincts débridés. Chez l’artiste, déjà à ses débuts, la défiguration de l’être humain égale désacralisation, voire un geste blasphématoire. Son premier chef-d’œuvre reconnu par la critique Trois études de figures au pied de la croix (1944) est en même temps la première station du chemin de croix que va subir le visage. Les visages bâillonnés, aux bouches ou plutôt gueules béantes, sont attachés à des figures zoomorphes monstrueuses. Choisir cette manière de représenter la bouche, c’est choisir la régression, l’animalité, la bestialité. Ce sont les Head I, 1948 et Head II, 1949 qui mettent en évidence la fonction symbolique dont va hériter la bouche. Des Heads et non pas des visages et encore moins des portraits, des mi-crâne, mi-tête d’animal, des gueules de monstres hissés sur un piédestal qui s’élèvent et surgissent du sol. Le passage du visage à une tête monstrueuse, désossée et décharnée, fait le deuil de sa prétendue spiritualité et matérialise toute sa corporéité bestiale. Parfois encore, on est face à un tas de chair adhérant à un autre tas, la tête. “La tête viande, c’est un devenir-animal de l’homme” écrit Deleuze ». Dans une tête inachevée, coupée à la hauteur de l’oreille, comme renversée de trois quarts, c’est avant tout une bouche-orifice qui pointe ses canines vers le spectateur. Bestiale et humaine, fœtale ou cadavérique, la face rôde dans les abattoirs et les boucheries. Citons encore Bataille « Presque mot à mot, ces bouches remplissent toutes les fonctions que leur assigne Bataille : “dans les grandes occasions, la vie humaine se concentre encore bestialement dans la bouche, la colère fait grincer les dents, la terreur et la souffrance atroce font de la bouche l’organe des cris déchirants”. Terminons toutefois sur une image qui réunit d’une manière moins violente l’homme et l’animal Homme avec un chien.,1963. L’ombre est ici le seul signe de la présence humaine, une silhouette foncée, coupée à la hauteur des jambes, qui acquiert son existence uniquement parce qu’elle échappe au corps. Le chien, lui, devient une ombre tridimensionnelle brouillée et semi-transparente. A ses côtés, une tache noire. Ombre de ton ombre, ombre de ton chien ?