On peut dire que le Centre Pompidou Metz a de la suite dans les idées. Plus d’une décennie après sa manifestation inaugurale, Chefs d’œuvres ? (2010), l’exposition organisée par Éric de Chassey, directeur de l’Institut national de l’histoire de l’art, La Répétition, propose une autre manière d’aborder le processus artistique. De fait, la répétition permet de remettre en cause la notion d’œuvre d’art unique, définitive, vue comme l’aboutissement souhaité, voire rêvé, du geste créatif. Ainsi, réviser les mêmes expériences à une altération près, représenter inlassablement la même forme, le même motif, mais en évitant l’identique serait un moyen de mieux saisir le monde et de le recréer. Ce n’est d’ailleurs pas un simple hasard si parmi les travaux choisis, nombreux sont ceux qui s’inspirent d’une activité quotidienne banale et dénuée de sens précis - attraper un objet, Main attrapant du plomb, Richard Serra, 1968, se balancer en avant et en arrière dans son l’atelier, Rebondissant dans le coin 1 et 2 (A l’envers), Bruce Nauman, 1968-69. Face à ces rituels obsessionnels, difficiles de ne pas songer à Freud qui, en parlant de cérémonial névrotique, décrit le sujet qui, dans son impossibilité d’atteindre un but idéal, se voit contraint à “de petites pratiques, petites adjonctions, petites restrictions, qui sont accomplies, lors de certaines actions de la vie quotidienne, d’une manière toujours semblable ou modifiée selon une loi”, (“Actions compulsionnelles et exercices religieux.”, 1907).

Éric de Chassey ne prétend pas que la répétition soit l’invention du XXe siècle. En réalité, le motif répétitif, déjà omniprésent dans les arts décoratifs, n’est pas sans rapport avec le « haricot » de Claude Viallat, le chef de file de Support/Surface. Cependant, docile et impersonnel dans l’univers décoratif, le motif prend des accents plus subversifs chez les artistes contemporains. Pour eux, le motif n’est ni un simple outil au service du sens, ni un détail secondaire mais le synonyme de toute l’organisation plastique de l’oeuvre. Ici, le seul rappel à la répétition dans le passé est une œuvre religieuse, une stèle datant du Ier – IIIe siècle, qui figure trois déesses-mères semblables. Selon le commissaire, c’est une toile de Marie Laurencin, titrée – le hasard fait bien les choses - La Répétition (1936), qui l’a confirmé dans son intuition. Pour lui, la composition de cette toile, les positions de cinq femmes peu individualisées, est une citation directe des Demoiselles d’Avignon, une reprise et une critique - timide - de cette icône emblématique de la rupture radicale de la représentation classique. On reste un peu dubitatif face à cette interprétation. Quoi qu’il en soit, la citation pourrait faire partie de toute une panoplie de termes qui accompagnent les différentes sections à Metz. Essayer, Insister, Multiplier, Compter, Persévérer, Accumuler, Recommencer, Redoubler… sont les quelques modes artistiques proposés ici. Cette variété sémantique indique la richesse de ce parcours mais en même temps impose au spectateur une articulation un peu artificielle. Curieusement, de Chassey admet le peu d’importance qu’il accorde à ces différentes appellations et affirme préférer une approche intuitive à une présentation didactique. On suggère ainsi aux visiteurs de faire de même et d’effectuer leurs propres rapprochements. Parmi les œuvres exposées, certaines sont désormais iconiques, comme l’Hommage au Carré de Joseph Albers. Cette suite interminable qui comporte quelques deux mille toiles de même composition simple, où ne varient que les couleurs. Un des carrés présentés ici est particulièrement intéressant : inachevé, il met à nu la pratique picturale d’Albers. Aux côtés des variations chromatiques obtenues par ce dernier, les six panneaux monochromes bleus, assemblés par l’un des membres du groupe BMPT, Olivier Mosset, font une pâle figure. Ailleurs, en 1965 Opalka inscrit à la peinture blanche la chiffre 1 en haut à gauche d’une toile noire, puis 2 et ainsi de suite jusqu’à la saturation de la surface. Chaque nouvelle œuvre reprend cette “comptabilité” des chiffres vers l’infini, déroulement qui ne sera interrompu que par la mort de leur auteur. Ces travaux semblent comme une façon de refuser la poursuite désespérée, sisyphéenne, de capter pour toujours un instant de la vie. Ailleurs encore, pour réaliser Peinture (écriture rose), Hantaï recopie chaque jour pendant une année entière des textes liturgiques en y ajoutant des formules philosophiques. Une répétition ? Sans doute. Mais quand l’ensemble fait oublier l’infinité des composants qui entrent en jeu, le tout forme une œuvre magnifique, d’un raffinement exceptionnel. Autrement dit, un chef d’œuvre. La liste est longue et impressionnante – Warhol ou Marlene Dumas, Picasso ou Djamel Tatah, Annette Messager ou Barnett Newman. Le visiteur, à l’instar du commissaire, a droit à un choix subjectif parmi ces nombreux travaux. Serait-il bouleversé par Arena Quad I+2 de Samuel Beckett (1981) où les quatre personnages se croisent sans cesse en cherchant désespérément leur chemin ? Face à ces errants anonymes, qui rejouent le drame de la vie, les contorsions de Bruce Nauman semblent bien vaines.

Itzhak Goldberg