Avec ses autoportraits Chagall est capable de se mettre en scène, de créer son propre théâtre. Dans ce nomadisme plastique, il incarne parfaitement le comédien aux visages multiples – on connaît l’amour de l’artiste pour le monde du spectacle. Outre la fréquence avec laquelle l’artiste se montre tout au long de sa vie, la surprise vient également de la variété des stratégies employées pour ruser avec le principe de la reproduction- en la pulvérisant, en la décalant ou en la mettant en dérision. La représentation de soi devient chez lui une corde sensible pour jouer les multiples partitions d’un vaste répertoire. Rien en commun, toutefois, chez Chagall avec la tradition qui remonte à Dürer ou à Rembrandt. Avec eux, il s’agissait en quelque sorte d’un journal intime, qui dévoile les lents progrès de l’usure et de la dégradation du visage à l’aide d’une série d’autoportraits qui s’échelonnent tout au long de leur carrière. Chez l’artiste juif, l’âge ne semble jouer aucun rôle, le temps n’a que peu de prise sur son apparence. De même, Chagall semble peu concerné par l’aspect psychologique, dans la tradition de “visage-miroir de l’âme”. A ses débuts, il s’agit d’une vision parfois superficielle, une sorte de vanité. Ce plaisir de paraître que Chagall avoue dans son récit autobiographique : « Mes familiers m’ont surpris plus d’une fois devant la glace…il y avait dedans un peu d’admiration…je n’hésitais pas à me cerner un peu les yeux, à me rougir légèrement la bouche, bien qu’elle n’en eût besoin…oui, je voulais leur plaire » (Autoportrait, 1907). A côté des présentations du peintre « au miroir », quand le sujet du tableau est un peintre, on peut également parler d’autoportrait. Ainsi, dans Autoportrait en vert (1914), Chagall, de retour en Russie, ayant retrouvé sa bien-aimée, Bella, est présent en amoureux et en peintre. Penchée vers sa fiancée, l’artiste semble nettement plus intéressé par une promesse d’un baiser que par sa peinture, malgré les pinceaux et palette à la main. Promesse visiblement tenue, si l’on croit au Double portrait au verre de vin,1917-1918. Ailleurs, avec les gravures prévues pour cette plongée dans le passé qu’est Ma Vie, donnent naissance à un autoportrait particulier. Ce condensé de souvenirs prend les allures d’une fusion organique quand la maison familiale de Vitebsk se substitue à la bouche du peintre (Autoportrait Bouche-Maison, 1922-1923). Dans ce jeu de rôles interminable, dans ce décalage subtil entre l’acteur et le personnage, Chagall n’hésite pas à désorienter le spectateur, à greffer sur son apparence les traits d’un autre. De fait, Le peintre au chapeau rouge, 1941, ce personnage réduit à une silhouette découpée, est-ce un autoportrait ou un hommage à cet autre saltimbanque qu’est Charlot ? Parfois, la volonté de porter le masque ou de s’identifier à l’Autre peut jouer de mauvais tours. Soit L’Autoportrait à la grimace (1917), où Chagall se met en scène avec les traits déformés par un rictus qu’il a emprunté à Rembrandt. Cette oeuvre a eu le redoutable honneur d’être sur la couverture du catalogue de l’exposition de l’Art Dégénéré, comme exemple de la folie censée caractériser les artistes contemporains.

Itzhak Goldberg