Évoquant la vie et l’œuvre de Chagall, tous les récits répètent inlassablement les mêmes lieux communs. Ainsi, l’artiste passe son enfance dans la petite ville de Vitebsk, un profondément imprégnée des traditions religieuses juives. En représentant sa ville natale, Chagall a forgé le mythe du shtetl, ce village juif pauvre du fond de la Russie. Cette image emblématique ne quittera désormais plus l’artiste que l’on assimilera au dépositaire de la mémoire de cet univers en voie de disparition En réalité, Vitebsk, cité marchande de taille moyenne, fondée au Xème siècle, est l’une des plus anciennes villes de Russie. Certes, la ville est le foyer d’une des plus importantes communautés juives de la Russie tsariste. Toutefois, et les œuvres de l’artiste en témoignent, loin d’être cantonné à cette partie de Vitebsk, Chagall n’est pas insensible à d’autres aspects de la ville. Vitebsk, en effet, ne se résume pas à un village perdu dans les terres, car, à partir de 1886, les voies ferrées reliant Moscou à Riga et Kiev à Saint-Pétersbourg en font un important nœud ferroviaire. La population augmente rapidement et la ville se développe économiquement. Comme un signe de cette transformation, Vitebsk est la première dans la région, et une des premières en Russie, à se doter d’un tramway électrique. Si l’on y trouve de nombreuses synagogues, le paysage urbain est également marqué par des clochers et des coupoles, dont la plus impressionnante est celle de la cathédrale Uspensky, édifice baroque construit au sommet de la cité, que l’on retrouve systématiquement dans les tableaux de Chagall. Qui plus-est, ce monde imaginaire du shtetl est secoué par les changements récents dans l’univers mental du judaïsme. L’intelligentsia juive, qui cherche à s’émanciper de la tradition religieuse, s’imprègne des idées qui vont révolutionner la Russie des tsars. La renaissance d’une littérature ou d’un théâtre yiddish manifeste la volonté d’affirmer l’existence d’une culture propre à cette minorité. Ce n’est pas un simple hasard si Chagall commence à peindre en 1905, date de la première révolution. Le village juif, “un monde dans un monde” replié sur ses traditions, perd ses certitudes. L’autre lieux commun est la tendance à voir dans l’arrivée de Chagall à Paris en 1910 le moment déterminant de sa transformation artistique. Sans doute, la capitale française offre au peintre une véritable révolution du regard. Toutefois, cette rencontre, qui prend les allures d’une soudaine révélation, doit être nuancée. Non seulement Chagall découvrit déjà à Saint-Pétersbourg - alors centre intellectuel et artistique de la Russie Impériale - l’œuvre de Gauguin et le primitivisme, mais il y trouva également un climat artistique extrêmement actif et une effervescence de l’avant-garde. Saint-Pétersbourg est surtout le lieu où se bousculent les différentes tendances de l’avant garde qui se développent en Russie. Le paysage esthétique de ce pays est un impressionnant kaléidoscope où se précipitent toutes les mutations et toutes les écoles à une cadence accélérée, comme s’il fallait rattraper un retard accumulé. Les frères Bourliouk y constituent avec le poète Maïakovski le premier groupe futuriste russe et, plus tard, ils participent avec Gontcharova, Malevitch, Tatline et Larionov à la formation de l’«Union de la jeunesse ». Grâce à la connaissance de ces groupes, Chagall continue, durant son séjour parisien, d’envoyer des œuvres aux expositions d’avant-gardes russes comme la célèbre manifestation La Queue d’Âne en 1912 ou à La Cible en 1913, les deux furent organisées par Larionov. Cela contribue à ce que son œuvre ne soit pas ignorée dans son pays. Quoi qu’il en soit, quand, en 1914, il retourne en Russie visiter sa famille et sa fiancée, Bella, il est loin de penser que son séjour, programmé pour trois mois, va durer huit ans. C’est l’Histoire qui va prendre en charge l’histoire de Chagall : la guerre ne lui permet pas de quitter son pays natal et de retrouver sa patrie d’adoption : la France. Comme toujours, le réel est moins reluisant que l’imaginaire. Autant pendant la période parisienne, Vitebsk prenait des airs de paradis terrestre, autant le retour de Chagall à sa vie natale est une désillusion. « Un pays bien à part ; une ville singulière, ville malheureuse, ville ennuyeuse…Des dizaines, des centaines de synagogues, des boucheries, des passants. Était-ce donc la Russie ? Ce n’est que ma ville, la mienne, que j’ai retrouvée » Un retour à un certain classicisme caractérise les premières œuvres de cette période. Ainsi, les représentations de vieux juifs accablés, probablement des mendiants, placés systématiquement au premier plan, mi-stéréotypes, mi- portraits faits d’après modèles, partagent tous un corps sculptural et un visage marqué par le temps. Mais ce classicisme n’est pas intemporel, car Chagall n’est pas indifférent au contexte. De fait, l’artiste assiste aux mouvements des troupes et des populations chassées des lignes de front en 1914-1915. Vitebsk, quoique éloignée du front, est une ville de garnison et Chagall décrit dans certaines de ses toiles des traces de ce conflit (Le Rabin et le soldat en prière). C’est également à Vitebsk que se réfugient de nombreux Juifs, expulsés des zones frontalières par les autorités russes. Paradoxalement, cette période menaçante, en plein conflit mondial, est pour Chagall celle du bonheur, grâce à son mariage avec Bella Rosenfeld et de la naissance de leur fille, Ida, en 1916. Les toiles qu’il réalise, témoignages de cette passion, comptent sans doute parmi les plus belles déclarations d’amour picturales dans l’histoire de l’art. Mais le séjour de l’artiste en Russie ne se limite pas à Vitebsk ni à son mariage. En 1915 il s’installe avec Bella à Saint-Pétersbourg. Sa situation économique s’améliore : Kagan-Chabchaï, un riche ingénieur, lui achète une trentaine de toiles, pour un musée d’Art Juif, qu’il comptait fonder à Moscou. Durant cette période, les activités de Chagall liées à la communauté juive sont nombreuses. Son engagement est facilité par la levée de l’interdiction de résidence à l’encontre des Juifs qui peuvent désormais circuler librement dans toute la Russie grâce à la révolution d’Octobre. Certes, pas plus que hassid, Chagall n’est ni révolutionnaire ni véritablement engagé politiquement. Il n’en reste pas moins qu’en tant que Juif le souffle de la liberté lui apporte un changement radical. Déjà à Petrograd -l’appellation soviétique de Saint-Pétersbourg - Chagall fut membre de l’Union de la jeunesse dont il sera par la suite le délégué. Artiste déjà reconnu, il se voit proposé par Lunacharsky – en quelque sorte le ministre de la Culture - une responsabilité importante, celle du directeur de la nouvelle section des Beaux-Arts, Narkompros. Chagall décline, préférant retourner à Vitebsk où il est de plus en plus tenté de développer l’activité culturelle locale. Stimulé par les promesses du grand bouleversement, Chagall propose de créer une école artistique libre et un musée à Vitebsk. La proposition, validée par Lounatcharsky, voit Chagall nommé Commissaire des beaux-arts de la province de Vitebsk en 1918. Il est censé éveiller la ville à la culture et à la révolution et y organiser des écoles d’art, des musées, des conférences et toutes autres manifestations artistiques. Manifestations qui se matérialisent à l’occasion des fêtes révolutionnaires de l’Union soviétique, ces éphémères phénomène d’anticipation d’un monde meilleur à venir, organisées à Moscou, Petrograd ou Vitebsk. En 1918 Chagall métamorphose le paysage de Vitebsk en employant une gamme très large de procédés de décoration plastique, sur la toile de fond de la ville ancienne, visaient à créer une sorte de cité du futur. Quant à l’école, ouverte officiellement le 28 janvier 1919, Chagall, éclectique, y fait venir de nombreux artistes de tendances différentes, - le symboliste Matislas Doboujinski, le futuriste Ivan Pouni ou El Lissitzky et plus tard, Malevitch. L’Académie accueillait une quantité importante d’élèves - cent vingt, essentiellement des garçons juifs issus de familles ouvrières. Chagall, qui a réussi à créer une dynamique importante, un moment bref et fécond, entre toutefois souvent en conflit avec l’administration locale au sujet des problèmes matériels. Mais le véritable conflit se situe à l’intérieur de l’école et a trait aux options artistiques. Une rivalité se développe entre Chagall et Malevitch, le père du suprématisme, qui avait alors le vent en poupe. L’affrontement se termine sur une « victoire » de Malevitch quand Chagall quitte l’école et Vitebsk. Déçu du peu d’égards de la part de l’État, mal classé par la commission qui fixe les rétributions dues aux artistes, Chagall quitte son pays en 1922, pour ne pas y revenir avant 1973– à l’occasion de la redécouverte des panneaux de son grand chef-d’œuvre : le décor pour le Théâtre juif à Moscou (1920).
Terminons sur une toile avec laquelle Chagall met un point final symbolique à son élan révolutionnaire – probablement trop romantique. Au centre de La Révolution (1937), Lénine se tient en équilibre sur une main, tête en bas, pieds en l’air, à l’instar des acrobates dans les représentations du cirque. Ici, toutefois, on ne trouve pas le même univers tourbillonnant et joyeux. A côté du leader bolchevique, à la même table est accoudé un vieux Juif en prière qui cache son visage dans les mains. Au premier plan, un cadavre est allongé sur la neige. Malgré les amoureux qui flottent au-dessus d’un toit, l’atmosphère est sombre. Le renversement du régime russe, emblématisé par la position absurde de Lénine, n’a pas répondu aux espoirs de Chagall qui croyait à un meilleur destin.
Itzhak Goldberg