Peu nombreux sont ceux qui savent qu’Henri-Edmond Cross est le pseudonyme d’Henri Edmond Joseph Delacroix. De fait, l’artiste a traduit son nom en anglais afin d’éviter toute confusion. Il faut croire que l’on n’échappe pas à son destin car comme son illustre prédécesseur, Cross s’intéresse avant tout à la couleur et à ses lois. Ce « lien chromatique » est d’ailleurs attesté dans le célèbre ouvrage signé par son ami, Paul Signac, « D’Eugène Delacroix au néo-impressionnisme ». Cross comme Signac, fait figure de « passeur » du pointillisme auprès de Matisse, titre plus adéquat de la théorie néo-impressionniste, dont le fondateur, en1886, est Georges Seurat. A la spontanéité des impressionnistes, les « pointillistes » préfèrent un langage plastique scientifique, doté d’une grammaire aux règles strictes, qui permettrait de produire l’image d’un univers moins évanescent. Cette attitude va de pair avec une réflexion théorique intense - Helmholtz, Rood et surtout Eugène Chevreul dont l’ouvrage sur le contraste simultané sera réédité en 1889 - sur la physiologie de la vision, les problèmes de la lumière et de la couleur. Tâche difficile, celle d’apprivoiser la nature par la division de la touche et le jaillissement de la couleur pure et la traduire en image selon des lois optiques sans tomber dans un système stérile. Ou, comme le craint Cross : « j’ai une tendance trop grande à m’enfermer dans les limites d’une théorie séduisante. Il faut arriver à en jouer ». Une crainte injustifiée, car l’exposition au Musée de l’Annonciade, organisée par Marina Ferretti, montre tout le talent de Cross face au paysage – la beauté sereine de la Plage de La Vignasse, 1891-1892 -. Toutefois, cette volonté d’harmonie va se transformer lentement. Ainsi, l’artiste va appliquer des touches plus larges, des couleurs contrastées, faisant naître la sensation d’une matière en éveil (Le Naufrage, 1906-1907). Le fauvisme pointe déjà. Moins réussies sont les œuvres qui suivent dans lesquelles Cross introduit des nus - essentiellement des femmes – en quelque sorte des bacchanales un peu mièvres (La Forêt, 1906-1907). Il n’est pas donné à tout le monde de réaliser Luxe, calme et volupté. Pourtant, les 80 travaux sur papier, réunis grâce à un admirateur enthousiaste de Cross, Raphaël Dupouy, responsable de la Villa Théo au Lavandou, ne manquent pas de virtuosité. La visite de ce lieu, proche de la maison que l’artiste s’était fait construire, permet de découvrir son jardin secret.
Itzhak Goldberg