Envolées mystiques à Bruxelles.

Visiteurs, laissez votre conscience rationnelle au vestiaire. C’est la condition indispensable pour pénétrer dans cet univers étrange, proposé à Bruxelles. Sous un titre un peu accrocheur – surtout si l’on a l’esprit mal tourné – les Extases Suédoises n’ont rien d’érotique. Les créateurs réunis ici sont tous des visionnaires fortement inspirés par la pensée mystique. Ce n’est pas un simple hasard si la majorité des artistes sont des femmes ; ces dernières dirigent souvent le mouvement spiritualiste, parfois associé à la croisade pour le droit de vote.

Mais, en réalité, c’est un peu partout en Europe, au tournant du XXe siècle, qu’une réaction au réalisme et au positivisme s’impose. L’art, le plus souvent dans son versant abstrait, se voit assigner la tâche d’exprimer le sentiment de l’au-delà. Le mysticisme, issu des insuffisances de la religion institutionnelle, veut emprunter des chemins moins conventionnels dans sa recherche d’une nouvelle forme de spiritualité. L’attirance pour les diverses formes de mysticisme s’explique par l’espoir d’y trouver un accès direct aux “sources”. On assiste ainsi à la constitution de petits groupes d’initiés, dont le fonctionnement répond mieux à leurs besoins que les grandes structures.

En Suède, un groupement de ce genre est De Fem (Les Cinq) qui se forme autour de Hilma af Klimt (1862-1944). L’œuvre de cette dernière est restée confidentielle jusqu’en 1986, date de la grande exposition à Los-Angeles, où sont étudiés les rapports entre spirituel et abstraction, The Spiritual in Art, Abstract Painting, 1890-1985. Depuis, elle a droit aux nombreuses expositions – voir Elles font l’abstraction au Centre Pompidou en 2021. Le parcours au musée s’ouvre sur une vaste salle avec le cycle Chaos originel (1906-1907), des toiles pratiquement abstraites, faites de formes florales, géométriques – spirales et cercles concentrique avant tout - et biomorphiques. Puis, ce sont des œuvres magnifiques du cycle Le Cygne (1914-1915). Progressivement, les images stylisées avec un extrême raffinement d’un ou de deux cygnes, se transforment en abstractions géométriques d’une grande richesse chromatique. On le sait, le principe de la géométrie sacrée, ce symbolisme archaïque qui incarne la divinité se retrouve souvent dans les religions anciennes et se voit exploité par de nombreux artistes – Sérusier ou Mondrian, ce dernier adhérant à la société théosophique. D’ailleurs, l’œuvre de Lars Olof Loeld (né en 1930), faite essentiellement de lignes horizontales parallèles sur un fond blanc, semble être une version minimaliste du peintre hollandais. Cependant, qu’il s’agisse des visions cosmiques d’Anna Cassel, un autre membre de De Fem, des paysage diaphanes de Carl Fredrik Hill ou des figures inquiétantes d’Ernst Josephson, tout laisse à penser que pour ces artistes, l’art, au service de la pensée mystique, est avant tout une porte d’entrée pour un monde inaccessible. La documentation abondante ici – carnets de notes, dessins préparatoires - le démontre parfaitement. Ainsi, les déclarations de Hilma af Klimt, guidée par les esprits de « Grands Maîtres » ou ses efforts pour construire un temple universel sont typiques de cette approche. Certes, le peintre tchèque Kupka, attiré par la théosophie et l’hindouisme, est également pratiquant du spiritisme. Avec lui toutefois, comme avec d’autres pionniers de l’avant-garde, la pensée occulte reste en dernière instance, un outil pour transformer les formes. Deux manières de pratiquer l’art, dont les résultats visuels sont souvent proches mais les intentions créatrices bien distinctes. Le parcours offre d’autres exemples plus contemporains des peintres qui semblent entretenir un dialogue à travers le temps avec leurs aînés. Ainsi, Cecilia Edefalk, improvise une conversation imaginaire avec Hilma af Klimt et Anna Cassel et réalise des toiles immenses, mettant en scène des figures qui semblent se dissoudre dans la lumière (White Within, 1998-2008). Ailleurs, Christine Ödlund, se réfère aux écrits d’Emanuel Swendenborg, célèbre scientifique, philosophe et surtout théologien suédois, qui a marqué la pensée occulte au XVIIIe siècle. Ce dernier, qui prétendait communiquer avec les anges et les morts, décrit un jardin paradisiaque, symbole de l’amour parfait. Le Psychedelic Botanist IV (Emanuel Swendenborg) que Ödlund exécute en 2022, un assortiment des végétaux et des plantes, fragmentés et suspendus au centre de la toile, en est un hommage direct. Enfin, impossible ne pas évoquer une personnalité largement connue au-delà des frontières suédoises, mais en tant que dramaturge, August Strinberg. Autodidacte, auteur des célestographie, un néologisme qu’il invente pour ses photographies expérimentales du ciel, il peint également des paysages, à mi-chemin entre romantisme et expressionnisme. Face aux œuvres présentées à Bozar, on constate, comme l’affirme Gershom Scholem, une proximité avec les mystique qui ont tous décrit leurs visions « comme des figurations de lumières ou de sons qui…au cours de leur progression, sont à leur tour réduites dans l’Immuable » La Kabbale et sa symbolique, Paris, Payot, 1982). Des envolées extatiques qui n’évitent pas toujours un certain pathos, voire un certain kitsch.

Itzhak Goldberg

Extases Suédoises, jusqu’au 21 mai, Bozar, Bruxelles.