L’art en Israël face à la guerre

Les commissaires d’expositions, pas plus que les artistes, ne sont des prophètes. Quand Michal Shachnai Yacobi et Shahar Marnin-Distelfeld ont inauguré le 22 septembre 2023 leur exposition, 1973, Carte de marquage de la mémoire - Cinq décennies de création -, ils ne s’imaginaient pas qu’à peine deux semaines plus tard, auraient lieu le terrible massacre perpétré par le Hamas et la guerre qui s’en est suivie. Comme le reste des musées en Israël, ce centre culturel, situé à Kiryat Tivon, une commune fleurie au nord du pays, a fermé pendant quelque temps. Cependant, selon les organisateurs, la demande du public était telle que le lieu a réouvert rapidement. Tout laisse à penser qu’il existait un besoin urgent de s’éloigner, même pour un court moment, des écrans de télévision où les scènes tragiques d’une réalité difficilement supportable tournaient en boucle. Pourtant, la manifestation, qui marque les cinquante ans passés depuis la guerre du Kippour - cet événement qui a traumatisé profondément la société en Israël -, n’a rien de réconfortant. Comme souvent, si l’expression artistique israélienne garde une spécificité propre, c’est qu’on y décèle des signes de tension, de nervosité, qui rappellent la situation politique de ce pays. Rares, en effet, sont les pays où l’impact de la réalité est à un tel point inséparable de l’expression artistique. Selon Michal Shachnai Yacobi, face aux œuvres, les visiteurs ont l’impression que l’histoire se répète en direct un demi-siècle plus tard. Qui plus est, ce centre culturel est aussi un mémorial construit grâce aux parents qui ont perdu leurs enfants pendant ce conflit meurtrier où il n’y a eu que des perdants des deux côtés. Les artistes réunis ici font partie de deux générations. La première est celle qui a participé activement à la guerre du Kippour – certains parmi eux ont été blessés au cours des combats. Chez eux, la mémoire autant que la chair ont été marquées durablement. Leur expérience traumatisante est restée enfouie pendant une période plus ou moins longue, avant de refaire surface. La seconde génération, plus jeune, a été confrontée à un débat houleux après la guerre, laissant un impact indéniable sur une société qui avait perdu ses certitudes. Fait remarquable, non seulement les deux commissaires de Kiryat Tivon sont des femmes – chacune a perdu son père durant différentes hostilités - mais encore on constate une parité entre les créateurs des deux sexes. Une manière de dire haut et fort que la guerre et ses conséquences ne sont pas uniquement l’affaire des hommes. Le parcours s’articule autour de trois sections : « Ondes de choc », « Paysage scarifié » et « Invitation pour pleurer ». Toutes ont pour sujet les blessures de la guerre du Kippour, qui périodiquement, – la guerre du Liban, les Intifadas– s’ouvrent de nouveau. Le titre de l’oeuvre de David Ginton, qui décrit littéralement une performance photographiée, Enfouir la tête dans le sable, est une version en langue hébraïque du dicton français « faire l’autruche ». Pour Ginton, il s’agit d’évoquer la cécité qui a caractérisé tout l’establishment israélien en 1973, malgré des signes alarmants. Cécité sur laquelle insiste avec une ironie cruelle l’installation de Michal Neeman, Les yeux de la patrie (1974). L’artiste reprend une phrase devenue célèbre – on dirait aujourd’hui une phrase virale – d’un combattant qui a été stationné pendant la guerre du Kippour face au Golan. Avec le temps cette expression teintée d’accents héroïques est devenue un lieu commun un peu dérisoire. Ici, tracée sur une banderole placée sur une plage de Tel-Aviv, la phrase a perdu de sa superbe. Ailleurs, David Wakstein, s’inscrit aussi dans la démystification et la déconstruction de la notion d’héroïsme, cette manière de donner des lettres de noblesse à la guerre. En alignant côte à côte de nombreuses médailles et autres distinctions, il met à plat ces décorations dérisoires qui ont parfois coûté des vies (Médailles, 2000). Si les combats affectent en premier lieu les êtres humains, la nature n’en sort pas indemne. Qu’il s’agisse des abris contre les bombes et des bunkers d’Itschak de Lange ou de la série Nécropoles de Gilad Ophir et Roi Kuper (1996), des traces de la destruction restent visibles. Un cas particulier est l’œuvre de Yael Ribak, née en octobre 1974, exactement une année après la Guerre du Kippour. Fille d’un aviateur, elle fait appel aux clichés pris par son père dans le Sinaï et les transforme en gravures. La fumée noire que l’on distingue tranche sur ces paysages désertiques silencieux (Sinaï, 1973, 2021-2023).

Le dernier chapitre, « Invitation à pleurer », évoque les différentes manières de faire son deuil. Dans un pays où la mémoire est pratiquement un devoir national, le deuil personnel n’est jamais facile. La pudeur ou la glorification du sacrifice pour la patrie, inscrites dans l’ADN du caractère israélien, laissent peu de place aux larmes. Les œuvres montrent ces petits riens insignifiants qui ne parlent qu’à ceux qui s’en souviennent. Un habit – une robe de mariée – La mariée a été habillée en noir, Miri Abramsohn, 2020-2023 -, un jouet, un ours en peluche d’Uzi Amrani (Fragile, 2020), ou des peintures faites à partir d’un album de famille (Vered Nachmani, Maman et Papa, 1996), tous sont ces objets banals qui composent notre existence. En rentrant chez lui, le visiteur, qui se dépêche d’allumer le poste de télévision, ne peut pas s’empêcher de penser que cette exposition n’a rien de la der des ders. Peut-il se consoler par la réflexion de l’auteur libanais, Sélim Nassib : « Il arrivera peut être un jour où, les uns et les autres, accepteront enfin cette vérité toute simple : la guerre dans cette malheureuse région n’apporte pas la solution- et ne l’apportera jamais.» (Libération, 7 novembre 2023).

Itzhak Goldberg

1973, Carte de marquage de la mémoire - Cinq décennies de création, jusqu’au 31 décembre 2023, Mémorial et Centre Culturel, Kiryat Tivon, Israël.