Festival International des Jardins, Hortillonnage à Amiens, jusqu’au 15 octobre, Le Vide comme repère, Artocène, Parcours d’art contemporain, Chamonix, jusqu’au 23 juillet, Noémie Goudal, Post-Atlantice, Pile-Pont, Saint-Gervais-les-Bains
Hortillonnage : Marais où l’on cultive des légumes ; mode de culture qui y est pratiqué, dit le dictionnaire. L’auteur de cette définition n’était sans doute pas au courant du Festival International des Jardins, Hortillonnage, à Amiens où le mot culture se décline également dans le sens artistique. De fait, des créateurs paysagistes, à l’étroit dans l’espace du musée ou de la galerie, se posent dans ce lieu magique, des îlots naturels à quelques kilomètres de la ville. Ces artistes conçoivent leurs installations à ciel ouvert, comme un rejet du système marchand et des circuits habituels de la diffusion et de la vente des œuvres d’art. Plus qu’un style, il s’agit davantage d’une attitude en regard de l’art mettant en évidence le processus de la création des formes, en les faisant percevoir comme des structures aléatoires. Dans cette cohabitation – le terme le plus approprié pour ce type d’activité - il y a interaction réciproque de l’art sur l’homme et la nature. Interaction d’autant plus remarquable que, comme l’écrivent les organisateurs « de longs mois s’écoulent, comme autant d’étapes nécessaires pour apprivoiser ce site exceptionnel et s’exposer enfin au public, comme une parenthèse heureuse et apaisante au milieu du tumulte ». Ici, le paysage devient à la fois la matière, la matrice de l’œuvre et son site, Le parcours, poétique à souhait, se fait dans une barque qui permet d’accoster et découvrir les quatorze installations produites pour l’occasion. Parfois immédiatement visibles, parfois cachées parmi les arbres, au milieu d’un potager ou au bord d’un jardin, ces installations, malgré le cadre idyllique, ne sont pas déconnectées du contexte trouble dans lequel nous vivons. Ainsi, le groupe polonais, Dookolà, (autour) évoque le destin des migrants avec un jardin flottant formé de cinq pontons. Les petits bateaux – ou bouées - de sauvetages jaunes, visibles de loin, sont le maigre espoir de ceux qui se sont jetés à l’eau (The Ark of Gaia, 2023). Ailleurs, Séverine Hubard construit un abri en bois, qui reprend les plans de l’Abri Anderson, datant de la Seconde Guerre mondiale. Ce type d’abri, pas très rassurant, était distribué aux familles pauvres comme protection contre le bombardement pendant le Blitz. (Abri, 2022). Cependant, d’autres artistes s’intéressent davantage aux problème formels ou symboliques. L’artiste taiwanais Yushin U Chang avait repéré un arbre mort, dépourvu de racines. Il le prolonge à l’aide d’un support fait de planches qui touchent la terre, une manière de l’ancrer dans le sol, lui donner une seconde vie. (Mémoire de l’arbre, 2020). Panta Rhei (2023) de Barreau et Charbonnet, est un énorme cône réalisé avec de la vase, ce matériau insaisissable et mou, indispensable pour le jardinage. Archisculpture éphémère, cette mini tour de Babel va-elle résister au temps ? Enfin, une œuvre spectaculaire est celle de Vincent Mauger- Laocoon, 2022. Posée sur l’eau, cette structure d’une géométrie complexe, un assemblage de plaques en métal, se déplace et oscille délicatement. Monumentale et fragile, elle est le reflet de la nature et ses contrastes. Ajoutons une remarque qui honore l’association à l’origine de ce festival ; une partie des personnes qui travaillent sur ce « chantier », sont engagées grâce à des contrats d’insertion. A l’autre bout de la France, autrement dit à Chamonix. Artocène, une équipe enthousiaste organise un festival d’art contemporain. Si la plupart des œuvres sont situées dans la ville, ici également la nature est loin d’être absente ; il suffit de lever la tête pour admirer l’écrin magnifique des Alpes. Thématique, la troisième édition de cet événement traite un concept que l’on connait tous mais qui reste néanmoins mystérieux, le Vide. Plus précisément, il s’agit de montrer comment l’expérience artistique peut transmettre cette insaisissable réalité, la sensation du vide. Certes, depuis toujours, le geste de la création tente un équilibre entre le plein et le vide, car comme l’écrit François Jullien : « le vide et le plein s’engendrent réciproquement ». Plus discret dans la peinture il est présent avant tout dans la sculpture. Cependant, à l’ère de la modernité, le vide ne s’arrête pas au rôle de faire-valoir du plein. Il n’est plus là uniquement pour figurer une absence de matière dans un corps ou pour signifier l’espace ; devenant une part essentielle de l’œuvre et parfois même l’œuvre en soi, il nous interpelle. Le parcours à Chamonix commence au Musée Alpin. Coïncidence heureuse, avant le début des travaux de renouvellement, le bâtiment, entièrement vide, présente des murs parfois troués qui s’accordent à merveille avec le sujet. Bref, ce cadre qui célèbre la montagne est l’endroit idéal pour des œuvres qui n’oublient pas que le vide – vertige ou chute – est inséparable des sommets. Le parcours est articulé en trois chapitres : « Verticalité, changement d’échelle », « Vertige et chute » et « L’espace des possibles ». En toute logique une œuvre met en scène l’espace vide qu’enserre la vallée de Chamonix. Face à l’immensité écrasante des montagnes, les minuscules constructions humaines ne font pas le poids (Clément Richem, Poussière, 2023). D’autres travaux figurent l’équilibre fragile en montagne -Acropole, Edgar Sarin, 2017, Godzilla, Théo Krief, 2022).D’autres encore rappellent subtilement le risque de la chute (Céline Struger, In Praise of Shadows, 2019). Enfin, certains artistes traitent la dimension de l’absence que l’on associe au vide (Guillaume Leblon, The Innocent’s coat n° 6, 2016, un manteau vidé de son propriétaire ou, une solution très minimaliste – une simple ceinture accrochée au mur, Dorian Sarin, Toi, moi, dehors, dedans, 2022). On regrette d’être dans l’impossibilité de mentionner tous les participants – 24. Cependant, le mérite principal de la manifestation est d’avoir fait le choix d’œuvres qui réussissent un équilibre ténu entre l’approche littérale et celle métaphorique, entre le sensible et le conceptuel. Bref, si l’historien d’art y trouve son compte, l’ensemble est accessible au grand public. D’autres travaux sont distribués dans toute la ville que les deux commissaires Laetitia de Chocqueuse et Laurène Maréchal – ont réussi à mobiliser. A l’extérieur – une archisculpture en hommage à l’architecte expérimental, Yona Friedman, qui a conçu des projets pour une ville ouverte. A l’intérieur – dans un hôtel - une œuvre très poétique de Capucine Vever qui évoque ce « lieu » qui nous échappe toujours – la ligne d’horizon-La Relève. L’œuvre sonore de Charlotte Charbonnel, Écho a trouvé refuge dans ce bel endroit qu’est la librairie Sauvage. Mais écoutons Henri Michaux qui écrit dans « Ineffable Vide » : « Le Vide ? Un Vide, tellement différent de celui qu’on connaît, vide qui est aussi bien étalement que soustraction et autant excès que perte ». Est-ce de ça que parlent les artistes ? Nota bene : profitez de votre séjour dans la région pour faire un saut à Saint-Gervais-les-Bains, pour vous immerger dans l’œuvre captivante de Noémie Goudal, Post-Atlantice, présentée dans ce lieu plus qu’inhabituel qu’est le Pile-Pont.
Itzhak Goldberg