Anny Lacour n’est pas réticente à la possibilité que ses travaux puissent suggérer une histoire. Elle confesse même avoir besoin d’un sujet pour lui donner des formes adéquates – on lui a connu architectures et natures mortes, arbres et animaux de basse-cour. Cependant, plus que d’un récit, il s’agit pour elle d’une trame discontinue, d’une trajectoire qui tâtonne sans un but précis. Ses œuvres récentes ont pour « personnages » des chevaux attelés - à des chars, à des roulottes ou à des charrettes – qui galopent, voire s’envolent. Le fond gris et blanc ne nous laisse aucune indication sur la localisation de ces scènes. Sommes-nous dans les steppes ou quelque part en Sibérie ? Est-ce une série ou des variations sur le même thème ? Quoi qu’il en soit, les saynètes réalisées par Annie Lacour ont tout du storyboard d’une bande dessinée où chaque vignette représente un plan décrit parfois en plusieurs dessins. Mais un storyboard sans montage final et qui laisse au spectateur le soin d’inventer un récit selon son imaginaire. Autrement dit, de faire son cinéma. En vis-à-vis, métamorphosés en créatures hybrides, les alter-ego tridimensionnels de ces dessins appartiennent-ils encore à cette même espèce animale ? Ces travaux de taille réduite, ces « jouets » inquiétants, conçus à l’aide d’éléments métalliques déchiquetés, soudés finement, évoquent plutôt des machines inconnues ou des insectes non classifiés. Fragmentées, semi-abstraites, formées d’articulations qui s’entrecroisent et qui rejettent toute logique anatomique, ces compositions demeurent méconnaissables, innommables, comme venues d’ailleurs. Ces êtres indéterminés peuvent-ils se déplacer ? On peut en douter, malgré leur légèreté. C’est que le mouvement – inévitablement saccadé - risque de dérégler ces mécanismes dont les parties hétéroclites, des cellules non organiques qui se déploient dans des directions différentes, semblent autonomes. Mais surtout, à la différence des dessins, cette troupe ne suggère aucun récit mais offre l’essentiel, des configurations qui nous intriguent. Autrement dit, un langage de formes, qui n’a pas son équivalent dans la langue.