Comme contrepoint à l’exposition de Wayne Thiebaud (1920-2021), les commissaires, Ulf Küster, conservateur en chef à la Fondation, assisté par Charlotte Sarrazin, conservatrice, proposent quelques « échantillons » de la production de Pop’art – des œuvres de Warhol et de Roy Lichtenstein. Face à ces travaux, vus et revus, on a presque l’impression de retrouver d’anciens amis. On oublierait presque le choc, il y a plus d’un demi-siècle face à ces représentations de la trivialité quotidienne. Les images de Thiebaud, glaciales et dénuées de toutes émotions, très rarement montrées en Europe, gardent tout leur impact. Appartenant à la génération qui a élu New-York comme capitale mondiale des arts, Thiebaud, qui a vécu et a pratiqué sur la côte Ouest, reste un peu à l’écart. Pour autant, certaines de ses images – comptoirs remplis de parts de tarte, de gâteaux et d’autres friandises – sont devenues des icônes de la célébration ambigüe d’une société dévorée par la consommation. Et pour cause : l’histoire d’amour ambigüe entre le Pop’art et l’alimentation est un fait bien établi. Oldenburg et Wesselmann, Warhol et Lichtenstein, remplissent à eux seuls, une salle à manger bien garnie, voire une épicerie dont les étagères croulent sous le poids de différentes denrées. Goinfres, les Américains ? Peut-être, mais surtout, dans leur iconographie du banal, les artistes emploient les produits alimentaires comme un ensemble de signes, qui renvoie à la réalité la plus élémentaire, la plus vulgaire, bref la plus populaire. Leur choix porte essentiellement sur les stéréotypes locaux : hot-dogs, ice-creams ou autres hamburgers. Célébrée par la littérature et surtout par le cinéma, partagée théoriquement par tout un chacun, cette alimentation reste le signe le plus visible, l’illusion en prime, du grand Rêve américain. Difficile, en effet, de proposer, un meilleur dénominateur commun, un code plus accessible à un public non averti. Un des mérites de la manifestation à la Fondation est de permettre de constater que le geste pictural, même discret, ne disparaît pas de ces toiles, lisses en apparence, de Thiebaud. Ainsi, dans la cuisine picturale de l’artiste : « l’application de la peinture correspond au geste d’étaler de la crème…sur les gâteaux » (catalogue). Le parcours commence par un hommage ironique à une quinzaine de chefs-d’œuvre de la peinture, réduits à la même taille et réunis sur une seule toile. Le titre 35 Cent Masterworks (1970), laisse comprendre que l’on a affaire à des reproductions de qualité suspecte, à des versions Prisunic d’œuvres consacrées par l’histoire de l’art. Autrement dit, un regard lucide et cruel sur le statut de la création, le mythe romantique de l’artiste-démiurge à l’ère de la reproductibilité. Thiebaud, comme ses confrères, a fait ses débuts dans la publicité, en tant que graphiste et dessinateur. Le Mickey Mouse (1988), cette expression immédiate de la culture américaine populaire, est un souvenir de son passage rapide aux Studios Walt Disney. Toujours en mouvement, cette célèbre souris au sourire malicieux est à l’opposé des personnages d’immobilité et d’inexpressivité mis en scène par l’artiste. Debout ou assis, tenant un milkshake ou un ice-cream, ils sont présents sans être là (Eating figures -Quick Snack, 1963). Cependant, la véritable découverte est un pan méconnu de l’œuvre : le paysage. Tout commence par des visions panoramiques de terrains agricoles à proximité de Sacramento (Californie). Face à ces images éclatées, collages visuels aux perspectives multiples, le regard tâtonne et perd ses repères (Ponds and Streams, 2001). Ailleurs, les représentations des montagnes de la Sierra Nevada partagent la verticalité des paysages urbains de San Francisco, cette cité toute en hauteur. Mais, tous ces lieux semblent désertés, inaccessibles. En dernière instance, dans l’univers de Thiebaud, figures humaines, objets et nature partagent le même destin : dématérialisées, sans épaisseur ni gravité, ces images, vidées de leur poids, sont livrées à elles-mêmes. C’est leur force, mais peut-être aussi leur limite.
Itzhak Goldberg