Ironie de l’histoire : on ne sait pas si Max Ernst a eu l’occasion de visiter Aix-en-Provence, car son séjour dans cette région n’avait rien de touristique. Citoyen allemand, il a été interné à deux reprises – en 1939 et en 1940 – au camp des Milles, situé à quelques kilomètres de l’Hôtel de Gaumont où a lieu la mini-rétrospective organisée par Martina Mazzotta et Jürgen Pech. Parmi les prêts du Centre Pompidou, du Guggenheim Venise et du Max Ernst Museum de Brühl, on a droit à au moins deux chefs-d’œuvre, séparés d’une quarantaine d’années. L’un d’entre eux, Œdipe Rex (1922), réalisé à Cologne et acheté par Paul Eluard, est une version surréaliste du mythe d’Œdipe. Au premier plan, d’immenses doigts surgissent de la fenêtre et tiennent une noix fendue, annonçant déjà l’œil sectionné du Chien andalou de Louis Buñuel. Les deux étranges têtes d’oiseaux qui se penchent en avant ajoutent une note inquiétante à cette œuvre mystérieuse. À l’opposé, toute trace d’angoisse disparaît dans la seconde toile, Le Jardin de la France (1962). Ici, l’image dépeint la calme limpidité des rivages fluviaux, la douceur du pays de Touraine où Ernst séjourna. Le corps nu féminin, inspiré par la Naissance de Vénus de Cabanel, se confond avec l’Indre et la Loire. Le serpent qui s’enroule autour de la jambe de la femme est une allusion explicite à Ève. L’œuvre d’Ernst puise dans la religion, la mythologie, la poésie romantique, la psychanalyse et la littérature, cachant autant qu’elle montre. Bien qu’expressionniste puis dadaïste, cette production artistique demeure avant tout surréaliste. Certes, on pourrait dire qu’il ne fait que partager la méthode employée par les autres surréalistes : la métamorphose. Il n’est pas le seul à inventer des êtres hybrides évoluant sur une carte chaotique, défiant l’anatomie et refusant une réalité toujours en manque d’imagination. Cependant, tandis que chez Magritte ou chez Delvaux les transformations de l’image restent dans le domaine pictural, d’une facture relativement classique, Ernst n’arrête pas d’expérimenter de nouveaux procédés techniques qui bouleversent la texture de l’image et introduisent le tactile dans le visuel (collages, frottages, grattages, décalcomanies). Le parcours à l’Hôtel de Gaumont permet de se familiariser avec ces différentes techniques, dont la plus connue reste le frottage. Un jour, frappé par l’aspect hallucinatoire d’un plancher en bois aux rainures très apparentes, l’artiste y pose des feuilles de papier qu’il frotte avec de la mine de plomb. À travers ces paysages sous-jacents qui émergent, Ernst parvient à libérer les structures secrètes des matériaux, des plantes et des feuillages (Soleil derrière les arbres, 1964). Chronologiquement, l’exposition propose quelques thèmes, dont un ensemble conséquent de forêts pétrifiées où parfois s’imprime sur un arbre la silhouette d’un oiseau, symbole de la liberté, fréquent dans l’œuvre d’Ernst - magnifique Forêt et colombe, 1927 -. Même si l’on reste un peu sur notre faim, la manifestation introduit cette figure dominante du surréalisme qu’elle dépasse en même temps. Itzhak Goldberg Max Ernst, Mondes magiques, Mondes libérés, jusqu’au 8 octobre à l’Hôtel de Gaumont, Aix-en-Provence.
Le surréalisme matiériste de Max Ernst
surréalisme et matière
Exposition — Max Ernst, Mondes magiques, Hôtel de Gaumont Aix-en-Provence ↗