Les sociologues le savent bien. La majorité des visiteurs des musées préfère le familier à l’inconnu, les retrouvailles à la découverte. Ainsi, la ligne d’attente pour l’exposition de Nicolas de Staël – magnifique - ne faiblit pas. Peu nombreux sont en revanche ceux qui s’aventurent au second étage du musée – l’ARC- où est déployée l’œuvre des vingt dernières années de Dana Schutz, une artiste américaine totalement ignorée en France. Le hasard faisant bien – ou mal – les choses, il est difficile de s’imaginer un contraste plus spectaculaire que celui qui existe entre ces deux manifestations avoisinantes. Aux paysages de rêve se substituent des décors cauchemardesques, une nature vidée de toute présence humaine cède la place à des scènes d’intérieur animées et macabres. Bref, quand l’artiste français peint, sa consœur américaine cogne. Le spectateur est accueilli par quelques visages atrocement déformés, aux yeux troués ou à un seul œil dépourvu de tout regard, Sneeze, 2001, Myopic, 2004. Puis il pénètre dans une immense salle où, servies par un parfait accrochage, des toiles de grand format forment un univers d’une violence troublante. Violence troublante, car rarement justifiée par une menace réelle venant de l’extérieur. De fait, comment expliquer l’auto-cannibalisme de la femme qui est en train de dévorer son bras (Self-Eater, 2003) ou cet amas de corps et de crânes, nommé ironiquement The Arts (2021) ? Face à ces êtres hybrides, aux corps mutilés, qui ne ressemblent à rien ni à personne, on reste sidéré, sans voix. L’aspect bizarre de ses personnages, les associations inattendues, auraient pu définitivement classer l’artiste comme une représentante tardive du surréalisme. A une différence près ; les œuvres surréalistes, conçues selon des principes littéraires, semblent parfois employer des recettes qui ont fait leurs preuves ou des procédés trop systématiquement appliqués. Avec Schutz, pas de clés de l’énigme. Chez elle, l’inquiétante étrangeté résiste à toute tentative de déchiffrage. Son monde, qui est un rappel de celui de Bosch mais dénué de toute référence au sacré, est un théâtre de la cruauté où des êtres sont confrontés à l’insoutenable. Pourtant, ces personnages venus d’un ailleurs, semblent raconter des histoires. Les êtres peints par l’artiste se transforment en “actants” plastiques, distribués sur toute la surface de la toile, comme en attente d’un événement improbable que l’on ne connaîtra jamais. En réalité, l’imagerie angoissante de l’artiste américaine ne se construit pas à partir de thèmes mais d’obsessions qui ont pour centre le corps humain et les pulsions qui l’animent et le minent. Corps mais aussi monde fragmenté, morcelé, dont ces hommes et ces femmes – des adolescents ? – assistent impuissamment à la décomposition. Tentent-ils de le reconstruire ? Les trois personnages autour d’une table, aux regards dubitatifs, qui manipulent des débris d’objets méconnaissables, n’ont pas l’air d’y croire malgré le titre de cette œuvre, Reformers (2004). Quant aux rapports humains dans la société - plus particulièrement dans la société américaine - le regard critique posé par Schutz se fait cinglant. Ainsi, avec un humour grinçant, Men’s Retreat (2005) représente deux hommes en costume – cadres en retraite ? – les yeux bandés, qui errent dans un sous-bois, comme dans un jeu de rôle grotesque. Ailleurs, dans une cohue indescriptible, des humanoïdes luttent désespérément pour se frayer un chemin vers le sommet d’une montagne (Mountain Group, 2018). Çà et là, un cadavre surgit, sans raison apparente. Peut-on voir dans ces représentations une peinture d’histoire contemporaine, comme le suggère parfois Anaël Pigeat, commissaire de l’exposition, dans les très éclairants panneaux pédagogiques ? Ou encore, comme l’écrit Fabrice Hergott, maître du lieu, Schutz est « une artiste autant d’actualité que de l’inactualité ». Quoi qu’il en soit, elle s’inscrit dans une famille de créateurs – Philip Guston, Paula Rego, Gérard Garouste – qui ont un don rare : celui d’inventer des formes inconnues et suggestives, des images jamais vues auparavant. Signe indiscutable d’une grande artiste.

Itzhak Goldberg