« Pop années choc, 1960-1975 », le titre de l’exposition organisée par Yan Schubert, curator à la Fondation Gandur, et Stéphane Grimaldi, conservateur au Mémorial de Caen, peut induire en erreur. Si l’état des lieux des années 1960 – la Guerre Froide, la guerre du Vietnam, la guerre d’Algérie, les événements de mai 1968 - justifient le terme « choc », les images pop sont absentes de ce parcours. Sans doute les portraits de Marilyn ou les boîtes de Campbell, réalisées par Warhol, presque trop vus pour être regardés restent encore, pour le grand public, emblématiques des sixties et plus séduisants que les travaux de la Figuration Narrative présentés à Caen. Et pourtant, la production plastique de cette nébuleuse– difficile de parler de groupe – reste un exemple fascinant des rapports souvent oblitérés entre l’art et l’histoire. Rassemblant essentiellement des artistes français mais aussi d’autres venus d’horizons géographiques différents et travaillant à Paris – l’Espagnol Eduardo Arroyo, l’Islandais Erro, le Suisse Peter Stämpfli –, ce mouvement, baptisé Figuration Narrative en 1965, apparaît pour la première fois à l’exposition « Mythologies quotidiennes » (1964). Tous, ils rejettent l’École de Paris qui s’assoupissait paisiblement entre une abstraction esthétisante et un expressionnisme assagi. Pour Gilles Aillaud, Antonio Recalcati, Arroyo et d’autres jeunes artistes, il s’agit de dénoncer la conception selon laquelle la figuration n’est pas “moderne”. A cette occasion, le critique d’art Gérald Gassiot-Talabot, les peintres Bernard Rancillac, Hervé Télémaque et Peter Foldès, font appel à 34 artistes qui, comme ceux qui pratiquent le pop art, s’intéressent au monde contemporain. Mais, contrairement aux créateurs américains, ces derniers ne s’arrêtent pas à un art du constat, à un témoignage neutre. Certes, comme leurs confrères, leur imagerie est inspirée par la publicité, la bande dessinée, le cinéma ou la photographie. Certes encore, le dessin est simplifié et schématisé, la couleur apposée en aplats, bref il s’agit d’un code parfaitement accessible à un public non averti. Pour autant, ils ne partagent pas la fascination, à peine dissimulée, du Pop-Art pour l’american way of life et introduisent une distance critique qui empêche toute adhésion au contenu de leur représentation (Le Voyou, Gérard Fromanger, 1971). Politisés – de gauche ou d’extrême gauche –, ils sont tous convaincus que cette forme d’activité artistique peut modifier la société. Sans doute, le moment le plus spectaculaire – le plus glorieux ? – est celui de Mai 68, quand plusieurs d’entre eux participent à la réalisation d’affiches dans les Ateliers Populaires de l’École des Beaux-Arts, dont certaines sont montrées à Caen. Ce parti pris esthétique, qui rapproche le langage artistique de celui de la communication de masse, refuse l’idée, mise en valeur par Theodor Adorno, selon laquelle c’est uniquement la forme qui met le système en danger quand elle transgresse les normes esthétiques dominantes. Très clair et très pédagogique, le parcours de l’exposition s’articule autour des combats dans lesquels s’engagent les participants de la Figuration Narrative. Se suivent ainsi les réactions face à la guerre du Vietnam - Ivan Messac Viet Nam 70, 1970-1971 - et une critique féroce du franquisme – le collectif espagnol Equipo Crónica La fila ou Autoridades (La Ligne ou Les Autorités), 1965 -. Puis, ce sont des problèmes sociétaux comme le cloisonnement urbain - une image glaçante d’un peintre peu montré, Christian Babou, Piscine – Grillage à bordure défensive, 1974. Ailleurs, un chapitre important – « Entre pin-up et émancipation » - est consacré à la place de la femme dans la société. Avec ce thème, une certaine ambiguïté et un second degré un peu fuyant sont partagés par la Nouvelle Figuration avec le Pop Art. Ce n’est pas un simple hasard si, aux côtés d’une critique de la condition féminine - Edgard Naccache Images de femmes, 1967, on trouve ici une représentation nettement moins tranchée, Pied(chaussure) artistique, 1966, d’Allen Jones, un des pionniers du Pop Art britannique. Ailleurs encore, c’est inévitablement la consommation effrénée, qui est mise en évidence. Si la voiture et l’avion incarnent le tourisme de masse - Don Eddy, Départ DC-8 III, 1969 - c’est surtout l’alimentation qui tient ici la vedette - Peter Stämpfli, Drink, 1964, Glacière [Icebox], 1963. Le mérite de la manifestation est de montrer clairement l’efficacité de la contestation de ce mouvement sanctionné par l’indifférence ou l’ignorance du monde muséal et souvent critiqué en raison du didactisme parfois simpliste de certaines œuvres. Il est vrai que les détracteurs de ce que l’on a appelé à ses débuts la Nouvelle Figuration restent insensibles à l’idée qu’il s’agit d’une Figuration Autre et non d’une simple régression, et la jugent non en fonction de ce qu’elle est mais en fonction de ce qu’elle n’est pas.
Itzhak Goldberg Pop années choc, 1960-1975, jusqu’au 31 décembre, Mémorial de Caen.