Il aurait pu mourir pauvre et isolé, et devenir le Van Gogh du XXe siècle. Le récit biographique de Nicolas de Staël offre tous les ingrédients nécessaires au mythe qu’auréole les martyrs de l’art, à cette imagerie d’Épinal dans la plus pure tradition romantique. Issu d’une famille aristocratique pétersbourgeoise, sa famille doit s’exiler lorsque survient la révolution d’Octobre. Très tôt orphelin, il est recueilli chez des amis à Bruxelles où il fréquente les Beaux-Arts. Après un séjour en Afrique du Nord il s’installe à Paris en 1938. En 1940 il s’enrôle dans la Légion Étrangère. En 1941, à l’instar d’un Bacon, Nicolas de Staël brûle la plupart de son œuvre antérieure, qu’il considère de qualité insuffisante. La période de misère qu’il traverse pendant la Seconde guerre et immédiatement après est (il n’y a pas d’œuvre qui peut illustrer cette période à l’exposition) marquée également par la mort de sa compagne, Jeannine Guillou. Survient alors une période de réussite et de reconnaissance, quand, peu à peu, les amateurs commencent à s’intéresser à son travail, ainsi que les galeries. Cependant, en septembre 1954, de Staël s’isole à Antibes, où une crise de dépression le conduit au suicide en mars 1955. A ses côtés, une immense toile inachevée : Le Concert. Malgré ce destin, qui ferait pâlir d’envie plus qu’un prétendant au titre d’artiste maudit, l’œuvre ne tombe pas dans l’oubli, suivie d’une redécouverte tardive et triomphante. Dès l’année de sa mort, le musée national d’Art Moderne organise sa première rétrospective. Depuis, non seulement ses toiles se trouvent dans tous les musées majeurs à travers le monde mais encore elles sont fréquemment reproduites et appréciées par le grand public. Peut-on expliquer cette rencontre, plutôt rare, entre le “succès d’estime” auprès des historiens d’art et une réussite “populaire” ? Pour commencer, il faut introduire un bémol. Tout en reconnaissant la qualité picturale de Nicolas de Staël, son oeuvre a donné lieu à débat dans la critique depuis ses débuts. Ce débat, qui portait essentiellement sur son prétendu retour à la peinture figurative, sur sa “trahison” d’une abstraction toujours plus militante, n’a jamais cessé. Par ailleurs, précisons que l’attrait exercé par le peintre sur le public se concentre essentiellement sur la période qui date de la fin des années quarante. C’est que le parcours de l’artiste est loin d’être uniforme. Partant de la figuration, dont on connaît les portraits de Jeannine (1941-42), proche de la période misérabiliste de Picasso ou des “réalités noires” d’un Gruber, de Staël déclare rapidement : je me suis senti gêné de peindre des objets ressemblants. La rencontre avec Magnelli, un des pionniers de l’abstraction géométrique aboutit ainsi aux premières compositions non figuratives, où des éléments rythmiques, arrondis ou triangulaires, forment une chorégraphie dynamique sur l’ensemble de la surface. Les oeuvres qui suivent proposent des structures géométriques sans cesse bousculées par la violence du geste, qui les couvre tantôt d’entrelacs des bandes souples, tantôt d’enchevêtrements de traits brisés et contrariés. A partir de 1949, de Staël, charge peu à peu sa palette, noue et écartèle les tensions du centre au quatre angles de la toile. Employant le couteau à peindre ou la spatule, il commence à “maçonner” ses toiles, qui prennent un caractère “bâti”. Les formes solides, cubes ou “blocs”, fermement articulé, s’élargissent. L’espace est rétréci, resserré, sacrifié aux exigences de la surface. La dense matière, pâte solide et épaisse, rappelle le mortier du maçon. Les couleurs, terre, gris et noir se fondent en harmonies sourdes, témoignent leur admiration à Braque. Graduellement ce chromatisme sombre s’éclaircit, laisse pénétrer la lumière qui s’accroche aux reliefs et produit un jeu d’éclats et de contrastes, parfois inspiré par la structure des mosaïques. Cependant, la nature de l’oeuvre résulte de la tension entre, d’une part, les découpes irrégulières, d’autre part, un sens du contrôle systématique et de l’ordre. “Un tableau c’est organiquement désorganisé et inorganiquement organisé”, cette phrase de l’artiste résume parfaitement sa recherche sur l’articulation interne, autoréférentielle de l’oeuvre. Ici, en effet, encore nulle allusion au réel ni au “ paysagisme abstrait ”. Ce n’est qu’à partir de 1951 que se manifeste une convergence avec la réalité dans ces toiles (Fleurs grises, Paris, 1952 Les Toits, Paris, 1951 Les feuilles mortes citer une œuvre qui est dans l’expo). Cet aspect s’intensifie suite à un choc visuel devenu mythique : le spectacle d’un match nocturne de football au Parc des Princes, dont de Staël s’inspirera pour de petites études et de grand tableaux très mouvementés dans les formes et dans les couleurs. A la même période il réalise aussi, sur le motif des études marines (côte normande) ou de ciel. Désormais, dans un style épuré et simplifié, l’artiste constitue avec trois ou quatre formes une nature morte, avec un trait diagonal qui croise la ligne d’horizon virtuel, une plage lumineuse. Aux structures frontales se succèdent des espaces en fuite, aux couleurs parfois stridentes, parfois tendres et nuancées. Le charme, la séduction même de ces toiles, émane de cet équilibre ténu, en dehors de toute opposition volontaire, entre abstraction et figuration. Certes, parfois les thèmes pratiqués par Nicolas de Staël s’approchent dangereusement de lieux communs (Les mouettes ou les bateaux sur un fond de mer, un nu couché aux courbes parfaites). Mais, le plus souvent, elles ont l’élégance subtile de suggérer sans nommer, d’indiquer sans décrire. Elles ont aussi cette ambiguïté nécessaire pour que puissent y paraître d’autre formes. Bref, elles se prêtent à la rêverie. Une dernière série. Celle qui figure l’atelier de Nicolas de Staël à Antibes, le lieu de son dernier séjour. Plus modestement, des coins d’atelier. Au fond, inévitablement, un mur presque monochrome. Bleu, orange, rouge…Les couleurs quittent la palette et remplissent la toile de leurs vibrations. Espace intime de la création où paysage final, définitif. Paysage intérieur, paysage d’intérieur.