Paul Guillaume, promoteur d’Amadeo Modigliani

Étranger, juif de surcroît, alcoolique, pauvre… aucun élément n’est absent de cette imagerie d’Épinal dans la plus pure tradition post-romantique. Même si tout n’est pas faux, avec Amadeo Modigliani la fiction l’emporte souvent sur la réalité et, plus grave, l’œuvre devient l’illustration de la biographie. La mérite de la manifestation à l’Orangerie - de taille limitée - est d’éviter cet écueil. Le propos ici se concentre sur les liens entre l’artiste et son marchand à partir de 1914, Paul Guillaume. Une manière comme une autre de mettre en lumière les œuvres du galeriste qui font partie de la riche collection du musée. Remarquons que déjà en 1993 une exposition – « Les Arts à Paris chez Paul Guillaume : 1918-1935 » – lui a été consacrée. Grâce à une importante recherche, les commissaires, Cécile Girardeau, conservatrice maison et Simonetta Fraquelli, commissaire indépendante et historienne de l’art - montrent surtout en quoi la collaboration avec Paul Guillaume a contribué à la notoriété de l’artiste italien et, chemin faisant, à son succès commercial, surtout posthume. Les articles très documentés du catalogue témoignent des démarches effectuées par Paul Guillaume auprès des collectionneurs et auprès des galeries parisiennes où Modigliani expose avec d’autres ténors de la modernité. Malgré les répétitions – on retrouve systématiquement les mêmes éléments biographiques partout - la qualité principale de cette recherche est de nuancer certains lieux communs qui se dégagent du parcours à l’Orangerie. De fait, le spectateur garde l’impression qu’il fallut attendre la rencontre avec Paul Guillaume pour que Modigliani – qui a fréquenté bien plus tôt le musée d’ethnographie du Trocadéro - s’intéressât aux arts africains, khmers ou égyptiens. Il en va de même du passage abrupt en 1914 de la sculpture à la peinture, dû essentiellement à la santé délicate de l’artiste qui doit quitter la poussière de l‘atelier. Certes, la salle qui met en scène les trois beaux portraits de Paul Guillaume, 1914- 1915, dont celui avec l’inscription Novo Pilota, prouvent l’importance du galeriste pour le peintre. Pour autant, le style de Modigliani varie relativement peu durant sa courte carrière, qu’il s’agisse de la sculpture ou de la peinture. Les œuvres présentées au musée – toutes passées entre les mains du marchand - partagent souvent la forme typique du masque, inspiré essentiellement des masques Fang. Portraits ou visages, car l’artiste ne cherche pas à reproduire fidèlement tous les détails caractéristiques d’une personne singulière. Avec ces faces impassibles, constituées à partir de formes progressivement dépouillées, Modigliani tente le grand écart entre la singularité de la figure humaine et la perfection d’une forme idéale, entre la représentation de l’être et la force abstraite du contour. Une différence se dégage toutefois entre les représentations masculines et féminines. Dans le cas des hommes, la ressemblance ne disparaît pas (Portrait de Moïse Kisling, 1915). Avec les femmes, les effigies sont nettement plus stéréotypées. Visage ovoïdale, cou d’une longueur démesurée, épaules tombantes, yeux en amande dont le peintre supprime la pupille pour la remplacer par des taches bleues, violettes ou vertes, le tout semble partager un schéma commun. Perfection ou mièvrerie, élégance ou kitsch, modernité ou classicisme, on retrouve la même tendance avec le nu féminin, dont un exemple célèbre est présenté à l’Orangerie (Nu couché, 1917). Modigliani fait partie de ces artistes qui ont la grâce. Mais Cocteau a raison quand il remarque : “ ses modèles finissaient par tous se ressembler, à la manière des jeunes filles de Renoir ”. Toute l’ambiguïté du peintre italien est là. Incontestablement, la figure humaine, pratiquement son thème exclusif, dégage une séduction qui assure son succès. Inversement, il semble que l’artiste, ayant élaboré sa manière, l’exploite systématiquement. Non sans une certaine monotonie.

Itzhak Goldberg