Picasso à la ligne
Il n’y a pas de lignes dans la nature, affirme l’adage. Chez Picasso, elles sont partout. C’est dire l’ambition du projet du Centre Pompidou, dont le titre, « Picasso, dessiner à l’infini », est parlant. De fait, il faut du courage -ou de l’inconscience - pour s’attaquer à cet artiste qui hante le XXe siècle et qui accède au statut d’icône de la créativité exceptionnelle. La solution offerte par les commissaires - Anne Lemonnier, attachée de conservation et Johan Popelard, conservateur du patrimoine - est d’éviter une approche encyclopédique qui prétend à l’exhaustivité et de proposer plutôt une présentation par touches qui jettent des éclairages sur telle ou telle partie de cet univers étendu. Divisé en très – trop ? - nombreuses sections, le parcours aborde tour à tour des thèmes ou des notions. Mentionnons-en quelques-unes : « le corps en éclat » ou « le visage », « les papiers collés » ou « les ratages et les ratures », « les livres illustrés ou « les monstres », « les saltimbanques ou « l’arabesque », « la ligne pure et la prolifération »… De temps à autre, un chef d’œuvre surgit, parfois mis en évidence, parfois découvert au détour d’une salle. Ainsi Femme à la tête rouge (1906-1907), est un magnifique exemple de la fascination de Picasso pour le primitivisme. Ailleurs, Arlequin, 1923, cette œuvre hybride, mi-dessinée, mi-peinte, montre clairement que le soi-disant retour à l’ordre du maître n’a rien du rigide. Ailleurs encore, avec L’Acrobate, 1930, l’artiste réussit à mettre en scène non pas simplement le corps en mouvement mais la sensation pure du mouvement. Enfin, la série du Taureau, 1945-1946, est un cheminement vers une simplification extrême. Dictées par le dynamisme de la main, d’un mouvement volontaire, les lignes chez Picasso - tantôt traces physiques, tantôt projections mentales - se dilatent et se dispersent pour s’épanouir à la surface de la page. Le terme « geste cheminatoire » (Michel de Certeau) décrit parfaitement cet enregistrement de l’énergie canalisée ou, au contraire, de son jaillissement.
Itzhak Goldberg
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