Robert Guinan, le peintre de l’autre Chicago Robert Guinan (1934-2016) a fait le grand écart. A double titre. D’une part, après avoir exploré l’expressionnisme abstrait et le pop art, synonymes de la modernité omniprésente aux États-Unis, il se tourne, à partir des années 1970, vers une peinture à contre-courant, que l’on pourrait qualifier, faute de mieux, de réaliste. D’autre part, dans l’Amérique triomphante des “Soixante Glorieuses”, qui voit émerger une société d’abondance et de consommation effrénée, il choisit de représenter les exclus, des marginaux appartenant souvent à la communauté noire. Fasciné par le jazz, il fréquente les bars des musiciens, guidé par son ami Emile Breda. C’est dans ces lieux que Guinan trouve ses sujets, une galerie impressionnante de personnages représentés dans des poses immobiles. On ne saura jamais si ces figures solitaires méditent sur leur condition ou si elles sont happées par la musique. Dans les deux cas, elles semblent ailleurs, indifférentes au passage du temps (Geraldine, 1987). Parfois, ce sont les musiciens eux-mêmes, entièrement absorbés par leur performance (très beau dessin de la flûtiste Nikki Mitchell, 2000). Bien que cette fascination pour des portraits de déshérités frôle parfois les clichés d’un misérabilisme certain, l’œuvre de Guinan a le grand mérite de raconter une autre histoire des États-Unis. Il faut remonter à la période de la Grande Dépression pour trouver des artistes qui s’intéressent à cette couche sociale, absente du champ artistique. Les références à la peinture européenne - Toulouse-Lautrec, Degas - sont assumées sans interférer avec le langage plastique de Guinan. Il en va de même pour les rapprochements avec Edward Hopper et ses villes vidées de toute présence humaine. Mais les suburbs de Hopper, ces lieux d’habitat d’une middle-classe quasi-exclusivement blanche, sont bien éloignées des banlieues mises en scène par Guinan. North Avenue Light (1980-1981) est la représentation d’un quartier où se logent ceux qui justement n’ont pas droit à l’image.

Itzhak Goldberg