Avouons-le, il existe des sujets plus réjouissants. Organiser une exposition qui traite du sida n’est pas une tâche facile, d’autant plus que deux manifestations sur ce thème – MUcem (2011) et Palais Tokyo (2013) – ont déjà eu lieu. S’agit-il d’une simple coïncidence qu’il fallait pratiquement quatre décennies pour digérer une épidémie qui a décimée une génération dont des nombreux artistes ? Avançons une idée effrayante : est-ce le passage de la pandémie qui a secoué le monde entier, celle du Covid, qui a permis de prendre un recul suffisant avec le sida ? Quoi qu’il en soit, si le sida fait partie de l’histoire, cette histoire reste encore en cours, malgré d’énormes progrès médicaux. La preuve en est l’inscription indiquant de l’entrée au visiteur le chiffre des personnes qui sont contaminées par cette maladie encore tous les ans – 50000 –. Cependant, même si le parcours chronologique revient sur l’évolution impitoyable de cette maladie– les débuts avec son lot d’ignorance et honte, puis son explosion – il ne se limite pas à son aspect mortifère. Comme souvent à Strasbourg, la scénographie inventive – due aux Roll Office, Ian Ollivier et Lucie Rebeyrol - offre des pistes multiples. Ainsi, l’aspect mis en avant par la commissaire Estelle Pietrzyk, maître du lieu

Ainsi, un énorme panneau pénètre dans l’allée centrale du musée est recouvert que a nommé « Couloir du temps »

est recouvert

La commissaire,

Activisme et pratique artistique “Exposé.es”, la nouvelle exposition du Palais de Tokyo, réunit une quarantaine d’artistes et de collectifs inspirés par le sida. Les œuvres présentées se déploient comme des miroirs qui reflètent à la fois la lumière et les ombres de cette épidémie et révèlent le potentiel de l’association de l’art et du militantisme. Les années 80 ont été les plus meurtrières du sida : celles où les victimes ont été isolées par la société, les amis, les familles. Dans Ce que le sida m’a fait, un essai d’Élisabeth Lebovici paru en 2017, la critique d’art et historienne montre comment l’épidémie qui a frappé toute une génération a ouvert une nouvelle perspective politique, sociale et esthétique. Prenant cet ouvrage comme point de départ, l’exposition se veut une prolongation qui explore les liens entre la maladie et la création artistique. Dans l’exposition déployée au sous-sol du Palais de Tokyo, on y découvre les œuvres de figures engagées aujourd’hui disparues telles que Derek Jarman, Hervé Guibert, Félix González-Torres ou encore David Wojnarowicz, ainsi que les travaux d’autres artistes contemporains telles que Zoe Leonard ou Nan Goldin, puis des collectifs comme Fierce Pussy, les Ami.e.s du Patchwork ou Act-Up. Certains artistes ont produit de nouvelles œuvres pour l’occasion. C’est le cas, par exemple, de Moyra Davey (née en 1958, Canada) qui présente une série photographique évoquant, à travers des notes autobiographiques, le système de santé américain. Pour ses images, elle s’est inspirée du travail d’Hervé Guibert, cherchant à renouveler le regard sur l’écrivain et photographe, disparu à cause du sida. Benoît Piéron (né en 1983, France), quant à lui, a créé une installation basée sur une porte à travers laquelle on perçoit une lumière pâle rappelant un couloir d’hôpital. En outre, des chaises sont disposées dans plusieurs salles de l’exposition, tapissées par l’artiste à partir de draps d’hôpitaux réformés. Le travail de Piéron est intimement lié à sa survie au VIH et au cancer. Par la création, il transforme sa souffrance en une force, ce qui donne naissance à une œuvre plastique qui s’attaque de front à la maladie tout en reflétant tendresse et douceur. Henrik Olesen (né en 1967, Danemark), quant à lui, présente une série de boîtes en bois réalisées spécialement pour cette exposition. Il prend ici l’histoire de l’art comme point de départ, en répliquant la taille exacte de l’œuvre de Paul Thek, Meat Piece with Warhol Brillo Box, et en présentant à l’intérieur de chacune d’elles des références à la fois factuelles et artistiques au sida et à la culture queer de la fin du XXe siècle. Comme le souligne à juste titre Benoît Piéron dans le catalogue de l’exposition, la représentation de la maladie doit s’éloigner de “l’héroïsme”, d’une vision qui s’écarte de la mort et de la souffrance. Les artistes présentés ici semblent en être conscients, car ils prouvent que l’expérience de la maladie peut être représentée comme quelque chose de commun, montrant des réseaux, des amitiés, en définitif, l’amour, mais aussi son revers : la colère, le manque, la solitude. • Comment aborder l’épidémie la plus meurtrière du siècle dernier et expliquer dans un musée Ce que le sida a fait ? Le Palais de Tokyo prend cette douloureuse question à bras le corps dans cette exposition militante et nécessaire sur les « années sida ». En mobilisant une trentaine d’artistes contemporains, l’institution parisienne s’est efforcée de recoudre les fragments subjectifs d’une histoire collective en prenant exemple sur l’écrivain Hervé Guibert qui a filmé très crûment les effets de la maladie sur son corps ou en convoquant Nan Goldin, frappée au cœur de ses amours et amitiés par le VIH qui a immortalisé les gens qu’elle aimait dans l’intimité de leur chambre d’hôpital avant leur disparition. n privilégiant les effets cathartiques et thérapeutiques sur le monde de l’art, l’exposition nous soumet une nouvelle grille de lecture, plurielle et interdisciplinaire, tragique et belle à la fois. Avec ses gouaches miniatures, l’illustrateur Bastille nous projette ainsi dans un espace fantasmé, entre le dancefloor et la pissotière, tandis que Barbara Hammer déverse dans un torrent d’images les attaques homophobes assénées par les médias traitant alors en paria la communauté gay. Parce que « les mots sont contagieux, les tabous, transmissibles », cette exposition fait acte dans le partage et la transmission d’informations sur ces décennies noires que l’Histoire a comptées.

En passant outre la supposée frontière entre activisme et pratique artistique, et en privilégiant au contraire les effets de l’art (sensibles, cathartiques, thérapeutiques, informatifs…), les artistes de cette exposition se rencontrent dans des manières de faire et de parler, d’inclure leurs affects et leurs affinités, qui sont autant de ressources pour imaginer de nouvelles articulations entre esthétique et émancipation.

Cette exposition prend ce livre, en un sens, au pied de la lettre : ce que l’épidémie de sida fait aux artistes ; ce qu’elle fait aujourd’hui à une exposition. Ce qu’elle a changé dans les consciences, dans la société, dans la création. Le sida, non pas comme un sujet, mais comme grille de lecture pour reconsidérer un grand nombre de pratiques artistiques exposées à l’épidémie. La beauté vient comme recours face aux conséquences politiques et sociales des pandémies qui se superposent.