Une fois n’est pas coutume, l’auteur de cette rubrique ne propose pas de manifestations que vous pouvez voir. L’été, avec sa cohorte d’expositions, a été trop chargé pour pouvoir consacrer une critique à chacune d’elles. Face à cette situation frustrante, voilà quelques évocations de deux artistes, dont les beaux catalogues peuvent vous consoler. A la Piscine de Roubaix, Bruno Gaudichon, qui va quitter au bout de plus de trente-cinq ans ce magnifique lieu qu’il a fait connaître et qu’il incarne pratiquement, a mis en scène l’œuvre de René Iché. Fidèle à sa politique, Gaudichon – ici associé à Alice Massé, conservatrice en chef - alterne des créateurs mondialement connus – Chagall, Jawlensky – et d’autres, que l’histoire de l’art semble avoir oublié. Dernier en lice, Iché (1897-1954), est un bon exemple d’artiste qui a eu droit à la reconnaissance de l’État et de ses pairs – Maillol, Bourdelle. Vétéran de la Grand Guerre, résistant durant la seconde guerre mondiale, il fut marqué profondément par ces expériences tragiques. L’art en lutte, le titre de l’exposition, résume ainsi la vie d’un homme dont l’art porte des traces de la mort -voir les nombreux monuments de commémoration qu’il a réalisés, celui pour Guernica (1937) est d’une puissance inouïe – mais qui reste malgré tout pacifiste. Certes, sa sculpture s’inscrit dans une ligne néo-classique et n’évite pas de temps à autre le pathos. Il n’en reste pas moins que ses travaux, surtout celles faites en diorite - Paternité, avant 1950 - dégagent une force impressionnante. Bonne nouvelle, après La Piscine, l’œuvre d’Iché sera visible aux musées de Quimper et d’Albi. Tout autre est le travail de Louis Pons (1927- 2021). L’œuvre de ce dernier, qui a connu son heure de gloire dans les années 1980, reste confidentielle. Et pourtant, l’exposition, très complète, organisée par Claude Miglietti, conservatrice au Musée Cantini à Marseille, co-commissaire avec Adrien Bossard, donne à voir un artiste polymorphe – dessins, assemblages, reliefs, sculptures, installations - d’une inventivité étonnante. L’activité essentielle de Pons consiste à ramasser différents détritus et rebuts urbains et à les assembler dans ses objets-tableaux. Recyclant sans fin les déchets de la société, ce ferrailleur ou ce chiffonnier d’un type nouveau rappelle le portrait que Baudelaire fait de Thomas de Quincey dans « Du vin et du hachisch » : “Voici un homme chargé de ramasser des débris d’une journée de la capitale. Tout ce que la grande cité a rejeté, tout ce qu’elle a dédaigné, tout ce qu’elle a brisé, il le catalogue, il le collectionne”. L’artiste se fait brocanteur, compile, amasse et entasse sans fin les objets, qui, dépourvus de toute valeur d’usage ou d’échange, perdent leur contour et leur “personnalité”. Les « choses », libérées de leurs qualités, sans fonction ni substance, se métamorphosent pour créer un nouvel ordre esthétique. Face à ces assemblages, les sculptures de Pons sont moins convaincantes. Les dessins, en revanche, gardent une expressivité étonnante. Pour terminer, un lieu qu’on peut – et qu’il faut visiter. Le MAC, le Musée d’art contemporain de Marseille est né d’une collection exceptionnelle d’art moderne et contemporain originellement constituée par le Musée Cantini, qui, avec les collections de Grenoble et de Saint-Étienne, compte parmi les plus importantes en province. Ouvert après d’importants travaux, le musée, certes éloigné du centre de Marseille mais pas plus que Mac Val de Paris, est un parfait exemple d’une restauration architecturale réussite. Les œuvres, bien espacées, semblent respirer dans cet espace accueillant. Sans prétendre faire le tour de l’art contemporain du XXe siècle, la présentation suit un parcours riche de surprises. Mention spéciale à ce formidable créateur marseillais, Richard Baquié (1952-1996), qui, comme Pons, s’exprime par le biais d’objets recyclés et détournés. Dans son cas, toutefois, les œuvres, réalisées à partir de morceaux de voiture, associés à des mots, des sons et des images, sont d’une taille monumentale. Cet inventeur de machines gratuites, créées avec des matériaux récupérés sur des chantiers est, peut-on dire, ingénieur d’inutilité publique. Autrement dit, un artiste.
Itzhak Goldberg