Les « automortraits » de Spilliaert
A l’aide du miroir, Spilliaert exploite l’hypothèse de la suprématie du reflet sur la réalité. Cet outil indispensable de la représentation de soi s’émancipe : de simple surface réfléchissante, il devient un acteur qui enfreint les lois contraignantes de la ressemblance et qui n’en fait qu’à sa propre tête. Comme par un effet de contamination, ce redoutable objet, sans épaisseur, désincarné, semble absorber les objets et les personnages, dissoudre la matière au profit de la forme, réduire la chair à l’évanescence d’une apparition.
En réalité, les oeuvres de Spilliaert sont des autoportraits entre les miroirs, images au second degré, reflets “accueillis” et “filtrés” par un autre miroir qui fait face au premier, représentations de représentations. Cet artiste, qui déteste la peinture à l’huile, refuse l’épaisseur et l’opacité, emploie l’aquarelle mélangée aux crayons de couleurs et aboutit à une image dont la fluidité rappelle celle du reflet spéculaire. Les autoportraits de l’artiste, ces spectres diaphanes, manifestent au plus haut point la dissociation entre le sujet et son double, l’effet de “flottement dans une sorte de vacuum sémantique” (J. Clair), Tout laisse à penser que dans cette autoscopie, cette crainte mortifère de se voir à l’extérieur de soi-même, Spilliaert met tous les atouts de son côté. Ainsi, le chevalet, la planche à dessin, les armes particulières du peintre, font office d’écrans de protection contre ce qui était son visage propre et qui, absorbé dans le miroir, prend les traits d’un revenant.
Rien n’y fait ; la menace de la contagion se fait de plus en plus pressante. Démultipliés par le jeu de glaces, ils émergent en traîtres, par derrière. Immobile, comme pétrifié, le peintre ne peut que constater la dissolution de sa représentation, le blanchissement progressif de l’image allant jusqu’à la disparition. Avec L’Autoportrait au miroir (1908, l’artiste propose la version la plus radicale de ces noces mythiques et tragiques du visage et du reflet. Le visage et le buste semblent ne pas être placés dans un espace autonome mais absorbés, “mangés” par la surface de cette “machine à refléter”. Happé, saisi par le miroir, tentant désespérément d’en sortir, Spilliaert s’y trouve véritablement emprisonné. En dernière instance, ce que suggère le regard terrifié et aveuglé de l’artiste est cet entre-deux, l’instant d’une rencontre irréalisable, d’une coexistence simultanée dans le temps et l’espace du vivant et du mort. Dans Le Horla, Maupassant décrit une situation proche de ces visions quasi hallucinatoires : “Je ne me vis pas dans ma glace !…Elle était vide…Mon image n’était pas dedans…et j’étais en face, moi !…Et je regardais cela avec des yeux affolés ; et si je n’osais plus avancer, je n’osais plus faire un mouvement, sentant bien qu’il était là, mais qu’il m’échapperait encore, lui dont le corps imperceptible avait dévoré mon reflet”.