Tracée sommairement, la scène n’a rien de spectaculaire. Dans une pièce encombrée de meubles – un coin de cuisine, une salle à manger ? - l’artiste est assise face à une toile posée sur un châssis. Devant elle, séparé par d’autres toiles, un peu à l’écart, au bord de la pièce, un homme – ou plutôt une silhouette – se tient debout. En apparence, la femme s’apprête à faire le portrait de l’homme. Aucune certitude toutefois, car non seulement l’œuvre est à peine esquissée – une seule ligne est visible – mais encore on ignore si le personnage du second plan pose ou ne fait qu’observer la scène. En réalité, le dessin réalisé par le peintre hongrois Arpad Szenes - il fait partie avec Bazaine ou Manessier de l’école de Paris - représente l’atelier parisien dans lequel lui et sa femme, Vieira da Silva, travaillent. On est en 1950 et le couple, qui, du Brésil, est revenu à Paris en 1947, s’installe Boulevard St Jacques. Leur histoire dure depuis 1928, date de leur rencontre à l’académie de la Grande Chaumière. Les deux artistes se marient en 1930 et, au début de leur vie commune, partagent le même atelier. Rapidement toutefois, ils décident de séparer leurs espaces de travail. Cette manière de garder leur indépendance artistique est attestée par Vieira da Silva, selon laquelle Szenes n’a jamais tenté de jouer avec elle le rôle de professeur. Il n’est donc pas étonnant que leurs productions plastiques – qui néanmoins partagent une certaine retenue et le rejet de tout pathos – soient bien différentes. Ainsi, si l’artiste portugaise est fascinée par le cadre urbain géométrisé, les compositions abstraites de Szenes, dominées par des ocres et des blancs en demi-tons, où tout reste évanescent, insaisissable, sont, peut-on dire, des paysages de chuchotements. Est-ce un signe de respect de Szenes vis-à-vis de sa femme que ce dessin la montre en train de pratiquer son art ? Quoi qu’il en soit, le destin de ce couple de créateurs se distingue de la vision habituelle que porte l’histoire de l’art sur ce type de collaboration. Les Delaunay, Kandinsky et Gabriele Münter, Jawlensky et Marianne von Werefkin ne sont que quelques exemples d’associations dans lesquelles l’homme projette une ombre géante sur sa compagne. Itzhak Goldberg
Szenès. pour la piscinedocx
scène d'atelier
Exposition — La Piscine, Roubaix