Un bijou. Le musée qui présente la plus importante collection d’œuvres en verre en France, baptisé MusVerre, a comme écrin un bâtiment qui n’a rien de spectaculaire. Il ne s’agit pas d’un geste architectural héroïque mais d’une construction dont la beauté passe par des formes simples, discrètes pourrait-on dire, mais qui s’agencent avec élégance. A l’instar du Louvre-Lens, les concepteurs ici ont gardé à l’esprit que leur projet doit être au service des œuvres à venir. Outre la très riche collection permanente et un atelier pour le travail sur verre, le musée organise des expositions thématiques ou celles d’artistes contemporains. La rétrospective de Michèle Perozeni, marque l’importante donation que cette plasticienne vient d’offrir au musée. Il s’agit de dix-huit pièces, pour la plupart de grande taille, qui intègrent la collection du musée, afin de compléter autres œuvres qui témoignent d’étapes importantes dans la carrière de l’artiste. Initialement céramiste, c’est à l’Atelier du musée à Sars-Poteries que l’artiste découvre le verre, le considérant comme une matière vivante. Sensible aux questions environnementales – elle a fait de longs séjours au Quebec – Perozeni n’est pour autant une militante. Cependant, la nature, le monde animal et le monde végétal, tiennent une place principale dans son univers. Toutes en courbes, des ours ou des loups, des méduses, des cocons stylisés ou des bois des cervidés, gardent toujours des accents poétiques d’une délicatesse extrême. Passons du coq à l’âne, un saut qui n’aurait pas déplu à Dubuffet, lui qui détestait la rigidité de tout système rationnel appliqué à la création artistique. Présentant l’exposition avec le titre intriguant « Jean Dubuffet, Rebonds-d’une œuvre à l’autre », les commissaires, Sophie Webel, directrice de la Fondation Dubuffet, Déborah Lehot-Couette, docteure en histoire de l’art et Stanislas Ract-Madoux, collectionneur, sont parfaitement clairs. Pour eux, il s’agit « d’un exercice périlleux et délicat car parfaitement subjectif ». Et, ajoutent-ils, il s’agit d’établir des correspondances entre des travaux qui jalonnent toute la production plastique de l’artiste – des thèmes, des compositions ou encore d’éléments récurrents. Sans doute, de vénérables spécialistes rechigneront face à cette méthode qui ne se plie pas aux oukases traditionnels de l’histoire de l’art - la place sacrée qu’elle accorde à la chronologie et aux styles. Et de fait, on voit mal employer ces sauts des moutons à un Mondrian ou à un Opalka. Pour d’autres artistes, qui ne suivent pas une ligne logique – Klee, Wols - le résultat peut apporter des surprises. Dans le cas de Dubuffet, dont on connait le manque de discipline et des nombreuses ruptures stylistiques, des rapprochements sont proposés par les organisateurs. Des personnages alignés en rang d’oignons, des chapeaux, des automobiles, des chiens ou des murs, sont parmi des figures qui reviennent. Certes, le spectateur a parfois de mal à déceler ces « formes-signatures » choisies. Mais, peut-être, il en trouvera d’autres sur ce parcours. Quoi qu’il en soit, il découvrira des œuvres magnifiques dans ce lieu de charme, un peu à l’écart. Toute différente est la manifestation intitulée Odyssée de Fred Kleinberg. Avec lui, l’esthétique et l’éthique ont toujours partie liée. Ouvert sur le monde, il est sensible à toute injustice. L’espace de l’exposition se compose de quatre grandes « stations » avec quatre séries de tableaux de grands formats. La scénographie invite les spectateurs à la contemplation, mais aussi à un questionnement sur les migrations, la place de l’héroïsme, l’actualité́ écologique et urbaine, écrivent les organisateurs. Bien sûr, on peut estimer que l’effort de Kleinberg est futile. D’autant plus que désormais clichés apparaissent sur les réseaux sociaux quasi simultanément avec les évènements et envahissent les différents écrans médiatiques. Mais ces images, à force de répétition, perdent une partie de leur impact. Désormais, on les voit, on ne les regarde pas. Ou, plutôt, on les aperçoit seulement. Le travail de Kleinberg, par les entorses qu’il fait à la représentation, met davantage l’accent sur le choix effectué par l’artiste, sur le regard subjectif qui interprète la réalité. Avec ce regard sur le regard, l’indignation ressentie face aux œuvres ici exposées n’est pas spectaculaire, elle est plus lente, peut-être plus profonde. C’est sans doute le problème d’immigration – le titre Odyssée est parlant – qui préoccupe le plus l’artiste. Il faut craindre que la prochaine série qu’il va réaliser ait pour sujet les derniers évènements au Moyen-Orient. On aimerait bien se tromper.
Itzhak Goldberg