Jeux de mains, jeux de malins

Le 4 octobre 1982 Warhol écrit dans son journal : « Rencontré Bruno Bischofberger (taxi 7.50 dollars). Il est venu avec Jean-Michel Basquiat. C’est le gosse qui signait « SAMO » quand il était sur le trottoir de Greenwich Village à peindre des t-shirts. Je lui avais donné 10 dollars tout de suite et l’avais envoyé à Serendipity pour essayer de vendre ses t-shirts. Il est noir mais certains disent qu’il est portoricain, alors je ne sais pas. Bruno l’a découvert et maintenant il a la vie facile. C’est un gamin de la moyenne bourgeoisie – il est allé à l’université, etc. Un jour il a essayé d’être peintre à Greenwich Village. J’ai déjeuné avec eux, puis j’ai pris un polaroid et je suis rentré à la maison. Deux heures plus tard une peinture est arrivée, encore humide, de lui et moi ensemble. Il a dû mettre une heure, rien que pour aller à Christie Street. Il m’a dit que son assistant l’avait peinte ». Maintes fois racontée, cette anecdote célèbre, une de celles dont l’histoire de l’art est friande, s’est transformée en mythe qui marque un nouveau départ dans la carrière de Basquiat. Si cette histoire est répétée à souhait par Bruno Bischofberger, le marchand de Warhol et de Basquiat, ce dernier n’en parle pas vraiment. Accordait-t-il peu d’importance à cette rencontre ou, au contraire, ne souhaitait-il pas que l’aura de Warhol projette une ombre géante sur sa pratique picturale ?

L’idée de la collaboration entre les deux artistes vient de Bischofberger qui, sans doute, a flairé la bonne affaire. Idée, et c’est une litote, étonnante, tant tout rapprochement entre ces créateurs est un parfait exemple d’un mariage de la carpe et du lapin. Warhol, gloire mondiale, face à Basquiat, artiste de la rue, qui monte. Warhol l’inventeur du pop’art, qui porte un regard – amusé ? - sur la société de la consommation et pour qui la réalité, dématérialisée, n’est perçue qu’à travers des logos publicitaires. Basquiat, qui représente la culture underground et qui semble en lutte permanente contre la société. Warhol qui va jusqu’à abolir toute implication de l’artiste dans la production : l’acte physique de la peinture cède la place à un procédé mécanique et impersonnel. Basquiat, artiste romantique par excellence, dont la pratique gestuelle et spontanée, semble inscrite dans sa biographie et dans son appartenance à une minorité. En somme un dialogue improbable entre cool et hot, pour ne pas dire entre blanc et noir. Selon Ronnie Cutrone, ami et assistant de Warhol : « C’était comme une espèce de mariage fou, le drôle de couple du monde de l’art. Leur relation était symbiotique. Jean-Michel pensait qu’il avait besoin de la célébrité d’Andy, et Andy avait besoin du sang neuf de Jean-Michel. Jean-Michel renvoyait à Andy une image de révolte ». Sans doute, cet échange symbolique, dont l’importance fut amplifiée avec le temps, a joué dans ce rapprochement. Pourtant, quand on observe Dos Cabezas, ce double portrait, que Basquiat a offert à Warhol immédiatement après leur rencontre, on remarque que l’artiste portoricain se donne presque autant d’importance qu’à son illustre confrère. Une manière de dire, qu’il se voit moins comme un disciple que comme égal. Tout laisse d’ailleurs à penser qu’au fur et à mesure de l’ascension foudroyante de Basquiat une forme de rivalité se développe au sein de ce duo improbable. Ainsi, faut-il voir dans l’affiche de leur exposition commune chez Tony Shafrasi à New-York (1985), qui met en scène les deux artistes prêts à s’affronter en tenue de boxeur, une simple présentation humoristique ? Mais on n’en est pas encore là d’autant plus que pendant le premier stade de ce travail en commun s’ajoute un troisième larron, Francesco Clemente, représentant de la Transavanguardia italienne. Ménage à trois donc, où, selon Bischofberger : « chaque artiste, sans discuter avec les autres sur le sujet, le style, les dimensions et la technique, commence indépendamment quelques peintures, en sachant que les deux autres artistes travailleraient sur la même toile, et qu’il fallait leur laisser pour cela assez d’espace autant plastique que mental ». Si cette collaboration a duré suffisamment pour aboutir à une exposition en 1984 (Zurich), la suite, nettement plus connue, se limite à un face à face entre Warhol et Basquiat. Ce travail à quatre mains, qui démarre sur un rythme soutenu, se ralentit avec le temps, laissant toutefois près de deux cinquante toiles. Ralentissement mais également une certaine baisse de la qualité, liée au désintéressement de Basquiat, pris dans une création personnelle frénétique. Quoi qu’il en soit, à la différence des « règles » fixées au départ, les deux artistes travaillent réellement ensemble, ne s’interdisant pas d’empiéter sur leurs zones respectives. Clairement, le résultat de ce processus est avantageux pour Basquiat et son style fragmenté, éclaté ; les ready made picturaux statiques de Warhol sont emportés par l’énergie fulgurante de Basquiat et son style néo-expressionniste. Une des œuvres les plus connues, porte un titre déjà utilisé par Warhol dans le passé, 6.99 (1985).Tracés avec précision, ces chiffres de taille imposante, qui renvoient aux prix discount pratiqués dans les grandes surfaces, font partie des lieux communs de la consommation auxquels se réfère l’artiste. D’autres figures stéréotypées, comme le personnage principal de profil et la silhouette du joueur de football américain ne laissent pas de doute quant à leur origine. En revanche, les masques-visages ou les crânes venus de nulle part - réalisés par Basquiat - qui exhibent des dents menaçantes et des yeux exorbités, qui grimacent atrocement ou qui crient, hantent longtemps le spectateur. De même, des coulées blanches ou bleues ou encore des signes graphiques indéchiffrables forment une version d’un allover primitivisant. En d’autres termes, quand la contribution de Warhol rassure par son aspect familier, celle de Basquiat garde un côté exotique et révolté. Il est intéressant de remarquer qu’à cette occasion, Warhol renoue avec les pinceaux. S’aidant d’un épiscope, il projette ses logos, avant de les dessiner et les peindre. Avec Op Op, 1984, ce sont Arm and Hamer et Zenith qui rappellent les panneaux publicitaires. De son côté, Basquiat expérimente avec la sérigraphie et n’hésite pas à intervenir avec sa technique débridée pour retravailler, voire brouiller, des surfaces déjà peintes ou des lettres. L’aventure, on s’en doute, s’arrête avec la mort de Warhol (1985), à peine deux ans avant celle de Basquiat. Cette rencontre ou ce match improvisé entre deux vedettes incontestées du monde de l’art fait souvent oublier qu’il ne s’agit pas d’un cas unique. On pourrait remonter à la renaissance avec ses ateliers, de véritables usines de tableaux où, sous la direction d’un maître, les artistes participaient selon leur spécialité à la réalisation des commandes. Dans cette structure très hiérarchisée, aucune trace officielle de ces « petites mains ». Plus proches de nous, à l’ère de la modernité, les participants de Die Brücke, ce premier groupe expressionniste, qui partagent le même atelier et souvent les mêmes modèles, réalisent néanmoins leurs œuvres séparément. La première occasion d’une véritable pratique commune, qui a fait date, sont les cadavres exquis, ce jeu collectif inventé par les surréalistes en 1925. Le but est alors de réaliser un seul tableau où chaque participant doit s’inspirer du motif laissé partiellement visible, avant de laisser sa place au suivant. L’ensemble, en quelque sorte un collage à plusieurs mains, échappe à toute cohérence. Puis, dans les années soixante, c’est avec les Malassis - Cueco, Parré, Tisserand, Fleury - un groupe qui pratique dans la région parisienne, que ce travail collectif devient la règle. D’une facture lisse et impersonnelle, neutre et impeccable, les œuvres réalisées en commun ne laissent pas deviner la part de chaque artiste. Cette production collective, autant politique qu’artistique, s’attaque de front au mythe du créateur solitaire et génial, un des rouages principaux de la spéculation du marché de l’art.

Rien de tel, bien évidemment, avec nos deux stars américaines et leur égos démesurés. Rappelons que Warhol prend le contre-pied d’une conception qui a longtemps régné parmi les artistes et les historiens de l’art, celle de considérer les stratégies commerciales à peu près comme une maladie honteuse. Un autre rappel utile : à l’origine de ce duo on trouve un marchand, Bruno Bischofberger. Les temps ont décidément changé.

Itzhak Goldberg