Adolphe Pétérelle, Découvrir le voile de l’âme, Musée du Mont-de-Piété, Bergues, jusqu’au 31 octobre.
Elisabeth et Gérard Garouste, L’art à la source, Palais des arts et du festival, jusqu’au 1er septembre, Villa Les Roches Brunes, jusqu’au 6 octobre, Dinard,
Psychoses, l’expressionnisme dans l’art et le cinéma, jusqu’au15 Septembre, Musée de Lodève, Lodève,
Paul Hémery,: La lumière en liberté, jusqu’au 1er septembre, La Piscine, Roubaix.
On commence par un lieu peu connu dans le nord : le musée du Mont-de-Piété à Bergues. Le musée, le plus ancien de la région des Hauts-de-France, a été créé en 1791. La sélection, éclectique, possède une œuvre phare : “Le Vielleur au chien” de Georges de La Tour. Grâce aux prêts du collectionneur Jean Berra, c’est pratiquement une rétrospective de l’artiste français d’origine suisse Adolphe Pétérelle (1874-1947) qu’on peut voir ici. Le peintre, qui fait partie de l’École de Paris, peut être classé, faute de mieux, comme expressionniste. Les œuvres, sombres, ne sont pas sans évoquer celles de Georges Rouault. Les travaux les plus impressionnants sont sans doute les visages des anonymes dont le regard fixe les visiteurs (“Femme au bonnet”, 1925-1927). Mais laissons la parole à ce grand critique d’art qu’était Pierre Descargues, qui écrivait en 1949 : « L’artiste sut rendre… cette angoisse quasi-solutréenne de l’homme moderne à travers les bouleversements des visages, le figé des attitudes, la peau noirâtre d’humanité malsaine ». On ne saurait dire mieux.
A Dinard, c’est une rencontre avec la famille Garouste que nous propose le Palais des arts et du festival ainsi que la Villa Les Roches Brunes. Famille, car cette fois, aux côtés des toiles de Gérard, on a droit à l’œuvre de son épouse Elisabeth, designer et architecte d’intérieur. Certes, on a connu la formidable rétrospective du peintre au Centre Pompidou. Si la manifestation ici – organisée par Laura Goedert et Stéphanie de Santis Garouste – est, il va de soi, plus modeste, elle a un côté très personnel, voire intime. Généreux, l’artiste a prêté plusieurs toiles importantes – les magnifiques “Golem” (2011) et “Le Sarcophage” (2012) avec leurs personnages inquiétants. Comme toujours, le peintre invente un univers imaginaire, chargé de connotations culturelles – les mythes bibliques, mais également les grands récits (Don Quichotte, La Divine Comédie). Cependant, l’œuvre évite toute illustration ; les espaces, les êtres, les “histoires” se chevauchent, s’entrecoupent, se télescopent, sont sans mode d’emploi et gardent une puissance picturale impressionnante. Citons les commissaires qui définissent parfaitement l’œuvre d’Elisabeth Garouste : « Depuis 2002, tout en gardant son ancrage dans la tradition des arts décoratifs, elle développe un langage artistique singulier et déploie son talent à donner vie à un univers foisonnant de créatures inédites, une ménagerie imaginaire qui mêle habilement des formes végétales et animales ». En effet, plus que des objets fonctionnels, les meubles d’Elisabeth Garouste sont avant tout des œuvres d’art. Mais ces deux artistes ont une autre chose en commun. Ils sont à l’origine d’une formidable association, La Source, qui, depuis une trentaine d’années, cherche à favoriser l’accès à la culture aux enfants en situation de fragilité. Implantée dans 10 départements, elle propose des ateliers dirigés par des artistes. Impossible de rester insensible aux œuvres de ces enfants – et certains artistes qui les accompagnent – présentées dans le cadre enchanteur de la Villa Les Roches Brunes. Impossible encore de ne pas être admiratif face à cet engagement de longue durée de la famille Garouste dans ce projet, une preuve que l’art n’est pas réservé uniquement aux happy few.
Ailleurs, dans le Sud, à Lodève, on s’attaque à un mouvement artistique : l’expressionnisme. Cette tendance relève de la production artistique qui, au début du XXe siècle, prend le contre-pied du naturalisme et de l’impressionnisme. La représentation expressionniste s’éloigne d’une imitation fidèle ; la couleur est choisie pour sa valeur émotionnelle et la ligne se libère de sa fonction descriptive. La déformation récurrente du sujet contribue à la force expressive de cette tendance qui prend souvent des accents provocateurs. L’expressionnisme a pour thème principal l’homme et le processus de détérioration de ses rapports au monde extérieur. Les artistes qui font partie de ce mouvement, et qui considèrent l’art non seulement comme une démarche esthétique mais comme un instrument de protestation morale et sociale, proposent le plus souvent une vision pessimiste et négative d’un univers déshumanisé. L’expressionnisme est, peut-on dire, un « mouvement total » – comme on dit l’œuvre d’art totale – qui s’étend dans tous les domaines artistiques : la musique, la poésie, l’architecture, le théâtre et le cinéma. Ainsi, c’est le cinéma qui sera au cœur de la présentation à Lodève, sans pour autant oublier la peinture. De fait, la réussite de l’expressionnisme est due au fait que, outre les arts plastiques et la littérature, il se propage dans ce domaine populaire. Ainsi, quand Jacques Belmans décrit l’univers sans espoir du “Cabinet du docteur Caligari”, l’œuvre phare de l’expressionnisme, comme « un univers clos où règnent la terreur et le crime : c’est la projection d’une société bouleversée privée de stabilité qui s’exprime ici à travers cette ville aux maisons de guingois, plongée dans une nuit menaçante trouée çà et là par la tache crue et guère plus rassurante d’un réverbère, avec ses ruelles interminables et labyrinthiques toujours désertes » – on pourrait croire qu’il évoque des images inquiétantes de George Grosz.
Finissons avec La Piscine, ce magnifique lieu qui, à l’instar du Guggenheim de Bilbao, a transformé, grâce aux efforts de son directeur, Bruno Gaudichon la ville de Roubaix. Ce dernier, maître des lieux depuis une quarantaine d’années, quitte le musée avec une exposition consacrée à un des membres du Groupe de Roubaix, Paul Hémery (1921-2006). Ce rassemblement de peintres et sculpteurs s’est fait connaître par leur présence au Salon des Artistes Roubaisiens et dans les galeries de la ville durant les Trente Glorieuses. Artiste éclectique – lui-même parle du « peintre en zigzag » –, Paul Hémery, écrit Germain Hirselj, commissaire de l’exposition : « qui fut sensible aux maîtres de jadis des écoles hollandaises et flamandes…fut aussi tout autant réceptif aux recherches de la Nouvelle École de Paris si bien que son œuvre s’est construite entre tradition et modernité ». De fait, ses tableaux lumineux naviguent entre le post-cubisme aux accents organiques et une version d’abstraction lyrique. Si l’œuvre est dominée par le thème du paysage, alors dans les années 80, on trouve également de nombreux portraits et autoportraits sobres. Mais, sans doute, la partie la plus impressionnante de cette œuvre est constitué des pastels qui figurent des nocturnes, ciel et terre sombres, séparés par une fine ligne d’horizon. Ce n’est pas encore un rêve mais ce n’est plus le réel.
Itzhak Goldberg