C’était l’été…
Frank Stella Travaux récents Domaine Panéry, Pouzilhac jusqu’au 28/09 Faire corps, Villa Datris, L’Isle-sur-la-Sorgue jusqu’au 03/11 Judy Chicago Herstory, LUMA, Arles jusqu’au 29/09 Van Gogh et les étoiles, Fondation Van Gogh, Arles, jusqu’au 08/09 L’Appel du Large, Musée Paul-Dini, Villefranche-sur-Saône jusqu’au 22/09 Bourges Contemporain, Bourges jusqu’au 22/09 Prédictions Les Artistes face à l’Avenir, Musée Thomas-Henry, Cherbourg jusqu’au 16/10
L’auteur de ces lignes tardives est conscient du fait qu’il sera impossible de visiter une partie des expositions traitées dans son article. En réalité, il s’agit surtout d’une incitation pour les lecteurs à chercher l’art ailleurs que dans les grandes institutions parisiennes.
On commencera avec un lieu qui sent bon le Midi. Au milieu d’une exploitation viticole, le Domaine Panéry, sur la commune de Pouzilhac, la galerie Ceysson et Bénétière propose un hommage à Frank Stella. Récemment disparu, l’artiste américain a été un des pionniers du minimalisme, un terme employé pour cette abstraction géométrique sévère, née dans les années soixante. Cependant, les sculptures-assemblages montrées ici, datant des dernières décennies, sont à l’opposé du caractère ascétique, voire rigide du minimalisme. Aux couleurs saturées et contrastées, les œuvres, tout en courbes et contrecourbes, pendues ou fixées sur des panneaux, sont réalisées dans un style que l’on peut nommer néo-baroque kitsch. On reste perplexe face à ces travaux quand on songe aux déclarations inflexibles de Stella dans les années soixante qui ont marqué l’histoire de l’art. Mais, en dernière instance, un créateur a le droit de remettre en question les règles artistiques, même celles qu’il s’est données lui-même. Quoi qu’il en soit, on reste impressionné par la capacité de Stella à rester ouvert face aux avancées technologiques – les œuvres sont réalisées à l’aide d’imprimantes 3D – et par son désir de se renouveler. Dans un bâtiment attenant, on trouve d’autres travaux de Stella visibles en permanence, essentiellement des collages-reliefs et des sérigraphies. Particulièrement impressionnant est un immense tableau-relief qui permet de mieux comprendre l’évolution de l’artiste – La prima spada e l’ultima scopa 1983. Cerise sur le gâteau : un magnifique chai dont l’étage supérieur est entièrement dédié aux œuvres de Claude Viallat, en quelque sorte un dialogue entre le Supports/Surfaces français et le minimalisme américain.
À une heure de route, à L’Isle-sur-la-Sorgue, la Fondation Villa Datris poursuit ses efforts pour présenter la sculpture contemporaine autour d’un thème différent chaque été. Après « Sculpture en partage », « Sculpture et nature », « Sculptrices » entre autres, l’exposition en cours, organisée par Stéphane Baumet et Danièle Marcovici, traite, comme l’indique son titre “Faire corps”, de la figure humaine. On le sait, la crise du sujet qui traverse le XXe siècle ne laisse évidemment pas le corps indemne. Ni idéalisé ni héroïsé, il descend de son piédestal. Les hommes ici sont aux antipodes du héros classique, caractérisé par un corps ferme, bravant le monde d’un geste ample et en contrôle de son environnement. Avec eux, des fissures dans l’armature de la virilité se font jour. Les femmes, elles, n’ont plus l’obligation de passer un concours de beauté avant d’avoir droit à une représentation idéalisée, qui répond parfaitement au désir masculin. Qui plus est, les uns et les autres, hommes ou femmes, perdent leur intégrité physique quand leurs corps sont fragmentés, parfois avec ironie, parfois avec cruauté. Des corps qui tombent en morceaux comme vus dans un miroir déformant. Pratiquement tous sont non seulement anonymes mais encore « décapités ». “Figures à la tête absente” aurait pu être le titre de cette exposition. Comme toujours, le mérite principal de ce lieu est de réunir des artistes reconnus – dont de nombreuses femmes : Niki de Saint Phalle, Louise Bourgeois, Annette Messager – aux côtés de découvertes souvent étonnantes – Kun Kang, Taro Izumi…
Puis, le train vous amène à Arles où deux expositions vous attendent. La première à LUMA, ce lieu somptueux – et branché – consacré à la création contemporaine. C’est une occasion de voir l’une des pionnières de ce que l’on nomme art féministe, Judith Chicago. La mini-rétrospective ici permet de suivre la production d’une variété étonnante d’œuvres d’une artiste très célèbre aux États-Unis. Ainsi, à ses débuts, des monochromes aux couleurs pastel sont comme une version ludique et ironique du minimalisme sobre de ses confrères masculins. Rapidement, toutefois, l’artiste s’éloigne de cette expérimentation formaliste pour se concentrer sur des thèmes sociétaux : féminisme en premier lieu, mais également les inégalités sociales, les catastrophes naturelles ou les génocides.
De l’autre côté de la ville, on est plutôt hors-sol. L’Espace Van Gogh propose une manifestation thématique “Van Gogh et les étoiles” autour d’une toile iconique de l’artiste hollandais – La Nuit étoilée (1888). À l’aide de nombreux créateurs – et pas des moindres : Malevitch, Kandinsky, Georgia O’Keeffe – le résultat est une belle démonstration de la vision cosmique qu’explorent les artistes au moins depuis le romantisme. Outre la qualité des œuvres, c’est le dialogue avec des illustrations scientifiques – astronomes – ou pseudo-scientifiques – astrologues – qui rend cette présentation fascinante. On y constate que les découvertes astronomiques, traduites par des revues de vulgarisation, enflamment l’imagination artistique. Plus proches de nous, des créateurs contemporains ne sont pas insensibles à l’appel du cosmos – une splendide toile de Helen Frankenthaler, Regarder les étoiles (1989) ou Tournesols 39 (2017) de Dove Allouche.
En montant vers le nord, on peut faire un arrêt au Musée Paul-Dini à Villefranche-sur-Saône qui propose systématiquement des artistes ayant un lien de vie ou de travail avec la région Auvergne-Rhône-Alpes. L’exposition récente “L’Appel du Large” a le mérite de mettre en scène la jeune création contemporaine encore peu connue. Cependant, l’intérêt principal de cette présentation est de s’ouvrir à des artistes qui viennent de l’étranger - Chine, Corée, Iran, Thaïlande – et qui résident dans cette région. Appel du large mais aussi un rappel selon lequel l’aspect symbolique va au-delà du monde artistique.
Suit une manifestation dans la ville qui deviendra en 2028 la Capitale Européenne de la Culture, Bourges. La visite de Bourges Contemporain - une exposition qui se tient dans la ville mais aussi dans les territoires voisins et qui embrasse des lieux de nature différente et des propositions artistiques hétéroclites - n’est pas de tout repos. La liste proposée ici est limitée et on laisse aux visiteurs le plaisir de la découverte – on ne compte pas moins de 131 artistes. On peut commencer le parcours par le Château d’Eau-Château d’Art où Dominique Blais et Marie Tuckova réalisent une œuvre d’art totale immersive – textile, vidéo, texte, sonorités, lumières – dans laquelle se plonge le spectateur. Ailleurs, dans La Box, une petite galerie dirigée par ENSA, Pavla Sceranková et Sylvain Bourget jouent sur la notion d’équilibre, tantôt avec la sculpture tantôt avec la vidéo. Ailleurs encore, dans le lieu emblématique de Bourges, le très beau Palais Jacques Cœur, Daniel Dewar et Grégory Gicquel réalisent des sculptures d’aliments en format agrandi, une manière de créer un dialogue avec la salle des Festins où les œuvres sont placées. En quittant la ville, le visiteur découvre le bel effort des organisateurs pour mettre en contact direct la population locale avec la création contemporaine. Dans le paysage ou dans un lavoir, ces travaux, écrit avec justesse la commissaire Anne-Laure Chamboissier, proposent « de nouveaux regards ». On aimerait toutefois que le discours qui accompagne ces œuvres soit plus simple afin de faciliter ce nouveau regard. Plus loin, au Centre Céramique Contemporaine La Borne, on est subjugué par des travaux de fragilité extrême, des miracles de délicatesse – Rebecca Maeder ou Akashi Murakami, entre autres. Enfin, plus loin encore, à la Galerie Capazza qui, depuis 1975, est un lieu artistique essentiel pour la région, on peut découvrir les sculptures de Claudi Casanovas ou les gravures de Nathalie Grall. On vous passe la suite de cette liste interminable.
Finissons au bord de la mer, à Cherbourg. Le musée Thomas-Henry, dont la collection est déployée avec élégance, propose, en collaboration avec ce lieu magnifique qu’est le monastère royal de Brou, une exposition sur un thème inattendu : “Prédictions, Les Artistes face à l’Avenir”. La version ici va du Moyen Âge jusqu’au début du XXe siècle avec des artistes comme Gustave Doré, Odilon Redon, Albrecht Dürer, Foujita ou Marc Chagall, dont l’œuvre “Le Prophète Isaïe” (1951), ouvre le parcours. Les commissaires - Louise Hallet et Paul Guermond, pour Cherbourg, et Pierre-Gilles Girault et Magali Briat-Philippe, pour le monastère royal de Brou - ont fait un travail très savant en classant les différentes tentatives, scientifiques ou irrationnelles, de prédire l’avenir. Et, remarquent-ils, « l’anxiété et l’érosion de la pratique religieuse conduisent de plus en plus d’individus à se tourner vers des pratiques de divination que l’on croyait disparues avec le développement des sciences ». Des individus et surtout des artistes, et il suffit d’écouter Kandinsky, pour qui les créateurs et surtout ceux qui pratiquent l’abstraction sont dotés de capacités prophétiques. Même si l’on reste sceptique quant à ce pouvoir surnaturel, on constate que les oracles - sibylles et pythies – des diseuses de bonne aventure ou autres pratiques divinatoires populaires ont toujours eu une bonne place dans le domaine artistique. On conseille aux visiteurs de s’adresser au remarquable catalogue où chaque œuvre est analysée avec précision. On doute que cette lecture lui dévoile le futur, mais il comprendra mieux le passé.
Itzhak Goldberg
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