« Tout ce que je fais, c’est de mettre la Colonne sans fin de Brancusi par terre plutôt que la dresser dans le ciel. La plus grande partie de la sculpture est priapique, l’organe masculin en l’air. Dans mon travail, Priape est par terre ». Cette déclaration de Carl Andre résume la pratique de celui qui comptait parmi les principaux artistes minimalistes des années soixante et dont les travaux ont été déterminants pour l’histoire de la sculpture au XXe siècle. Décédé le 24 janvier à New-York, Carl Andre, né en 1935 à Quincy, Massachusetts, entame sa formation artistique à la Phillips Academy d’Andover où il fait la rencontre du poète et cinéaste Hollis Frampton avec lequel il partage son goût pour la littérature. Puis, il visite l’Europe, découvre la sculpture de Brancusi et le site mégalithique de Stonehenge en Angleterre. De retour aux Etats-Unis, il partage l’atelier new-yorkais de Frank Stella (1958), qui est en train de réaliser les Black Paintings, des bandes noires strictement géométriques. De son côté, Carl Andre, dont le père était menuisier, exécute des sculptures en bois, qu’il nomme « structures primaires ». En 1965, pour sa première exposition à la galerie Tibor de Nagy à New-York, il met en scène des œuvres à partir de poutres horizontales en matière plastique. Par la suite, horizontalité et platitude sont les principes qui guideront l’ensemble de sa production sculpturale. Carl Andre aligne ainsi, à même le sol, des briques, des dalles d’acier, de cuivre ou d’aluminium. Il invite le visiteur à les fouler du pied – invitation qui fait scandale et qui continue mettre en embarras les conservateurs et les gardiens de musées. Ces plaques industrielles, des carrés préfabriqués de dimensions identiques, assemblés en pavements ou en échiquiers, toujours de manière symétrique, sont ses œuvres les plus connues. Cependant, dans sa volonté de confronter l’espace d’une galerie, inspiré par la pratique sérielle des constructivistes, il réalise également de grandes structures, en empilant de volumineux éléments, des modules géométriques (Blacks Creek,1978, Centre Pompidou). Dans un souci de rigueur et de clarté, les simples formes dénudées de tout artifice sont comme des vecteurs qui, par leur taille, leur situation et leur orientation établissent une relation immédiate avec l’espace environnant et avec le spectateur. « Je voulais saisir et tenir l’espace de la galerie – pas seulement le remplir », affirme-t-il.
La vie et la carrière de Carl Andre ont été entachées par la mort tragique de son épouse – l’artiste cubaine Ana Mendieta, qui chute de la fenêtre de leur appartement en 1985. Accusé de défenestration de sa femme, il est acquitté par la justice, suite à un procès très médiatisé. Le doute parfois persiste et durant les dernières années, les expositions de Carl Andre ont donné lieu à des manifestations – surtout aux Etats-Unis - avec comme slogan « J’aimerais que Ana Mendieta soit toujours en vie ». On ne connaitra sans doute jamais toute la vérité sur cette tragédie qui laisse malheureusement un goût amer. Est-ce pour cette raison que l’artiste cessa de produire de nouvelles œuvres à partir de 2010 ?
Itzhak Goldberg