Ce que le Sida a fait à l’art

A Strasbourg, une exposition bouleversante montre l’impact de l’épidémie sur le monde artistique

Avouons-le, il existe des sujets plus réjouissants. Organiser une exposition autour du sida n’est pas une tâche facile, d’autant plus que deux manifestations sur ce thème – au MUCEM (2021) et au Palais de Tokyo (2023) – ont déjà eu lieu. S’agit-il d’une simple coïncidence qu’il ait fallu pratiquement quatre décennies pour digérer une épidémie qui a décimé une génération, dont de nombreux artistes ? Avançons une idée effrayante : est-ce le passage de la récente pandémie, celle du Covid, qui a pu permettre de prendre un recul suffisant par rapport au sida ? Quoi qu’il en soit, si le sida fait partie de l’histoire, cette histoire reste encore en cours, malgré les énormes progrès médicaux. La preuve en est l’inscription indiquant au visiteur le chiffre annuel de personnes encore contaminées par cette maladie – 50 000 –. Cependant, même si le parcours chronologique revient sur l’évolution impitoyable du sida– ses débuts avec son lot d’ignorance et de honte, puis son explosion – il ne se limite pas à l’aspect mortifère. Comme souvent à Strasbourg, la scénographie inventive – par Ian Ollivier et Lucie Rebeyrol - offre des pistes multiples. La commissaire, Estelle Pietrzyk, conservatrice en chef du patrimoine au MAMCS, a fait le choix de montrer que malgré – ou peut-être à cause de - la menace d’une mort inéluctable, les artistes condamnés ne baissent pas les bras. Il en résulte un parcours grave et festif à la fois, où les œuvres se répondent et reconstituent un univers dans lequel le sida est à la fois omniprésent et mis entre parenthèses. Cet univers s’active avant tout à la tombée de la nuit comme le rappelle le titre d’une salle – une installation ? – nommée « Je sors ce soir ». Ici, comme ailleurs, une place importante est accordée à la musique et à la danse, ces disciplines artistiques plus relationnelles qu’individuelles, en réponse à un besoin urgent face à la solitude. L’œuvre de Grand Fury, Embrasser ne tue pas, l’avidité et l’indifférence tuent  (1989-1990), qui met en scène des couples hétérosexuels et homosexuels en train de s’embrasser, exprime parfaitement la nécessité d’être écouté. Ailleurs, une installation de Dominique Gonzalez-Foerster est une chambre, à la fois magnifique et funéraire, consacrée à Felix González-Torres, un des artistes majeurs de la période la plus tragique de l’épidémie (The Milwaukee Room, 1997). Inévitablement, on trouve ici les écrits d’Hervé Guibert, les photos des amants de Nan Goldin ou encore les collages d’Ernest Pignon-Ernest à Soweto. Sans doute, la prolifération des affiches, livres, photos ou statements d’artistes rend difficile d’établir une distinction entre tous ces travaux. Leur but commun est d’alerter l’opinion publique sur la discrimination que cette maladie, en quelque sorte une version moderne de la peste, a fait naître. Mais cette distinction est-elle encore possible quand l’enjeu n’est pas esthétique mais existentiel ? Secoué malgré tout, le spectateur peut se consoler avec la photo de John Hanning (2015), I survived AIDS (J’ai survécu au sida).

Itzhak Goldberg