Henri Matisse voyage en Suisse

Même si le plaisir est là, rendons-nous à l’évidence : organiser une exposition complète d’Henri Matisse en l’absence de prêts en provenance de Russie est un défi. On se souvient de la spectaculaire salle consacrée à l’artiste fauve, avec des œuvres issues de la collection Chtchoukine, présentée à la Fondation Louis Vuitton en 2017. Pour autant, l’exposition à Bâle ne manque pas de tableaux phares, grâce au Centre Pompidou, au Musée de Grenoble ou au Musée Matisse - des œuvres bien connues du public français -, mais aussi grâce à d’importantes institutions américaines comme le MoMA de New York ou le Musée de Saint-Louis. Le titre « Invitation au voyage » est en réalité une appellation séduisante qui cache un parcours chronologique, voire linéaire - à l’exception d’une section thématique, l’Atelier. Reconnaissons toutefois que le nom de Matisse ne quittant jamais l’affiche, il n’est pas facile de trouver un angle inédit pour l’exposer. Le tout commence par les années parisiennes où la peinture de Matisse est encore sombre et où les figures restent rigides – Nu aux souliers roses (1900), Carmolina (1903). Ainsi, on est stupéfait devant Luxe, Calme et Volupté, cette œuvre iconique, venue de la Fondation Barnes, réalisée par l’artiste à peine une année plus tard. Ici, aussi bien les figures que le paysage sont peints avec des arabesques souples et élégantes, et les couleurs, appliquées en petites touches, sont éclatantes. Certes, Matisse découvre Saint-Tropez, où il rejoint Signac qui pratique déjà le néo-impressionnisme. Mais, et c’est un maillon manquant, le commissaire Raphaël Bouvier a fait l’impasse sur une période moins étudiée et pourtant déterminante dans l’évolution de la peinture matissienne : celle de son séjour en Corse. C’est là que l’artiste découvre la lumière qu’il saura ensuite traduire en luminosité. Suit l’aventure du fauvisme, avec ses contrastes de couleurs saturées – Le Tapis rouge (1906) – mais aussi avec le télescopage de l’espace. Avec La Fenêtre ouverte à Collioure (1905), la vue à travers la fenêtre, cette fameuse métaphore de la peinture, est remise en question. Intérieur et extérieur, paysage et bâti, organique et minéral, et surtout objectif et subjectif, se confondent et ne font qu’un. La fenêtre, écrit Pierre Schneider, devient un « échangeur » (Matisse, Flammarion, 1984). Puis, trois œuvres exceptionnelles sont réunies dans une salle : Le Luxe I (1907), La Baigneuse cavalière (1909), et surtout cette toile monumentale, qui compense en partie l’absence des toiles russes : Baigneuses à la tortue (1907-1908). Ces œuvres ont en commun des figures hiératiques qui se détachent d’un fond presque vide. Les trois baigneuses, qui partagent un rituel étrange, semblent surgir d’un univers archaïque, inquiétant. L’influence de Giotto, admiré par Matisse lors de son voyage en Italie, ainsi que l’importance du primitivisme pour l’avant-garde à cette époque, sont sans doute à l’origine de cette évolution. Une autre influence, celle du voyage de Matisse au Maroc est évoquée de manière plutôt superficielle – Les Acanthes, Paysage marocain, peint à Tanger en 1912. Nettement plus riche est le chapitre qui traite l’atelier, un thème de prédilection de l’artiste. On y trouve côte à côte deux versions avec comme élément central le bocal de poissons rouges. Judicieusement, ce rapprochement met en scène différents points de vue - une vue d’ensemble sur le paysage urbain avec Intérieur, bocal de poissons rouges, 1914, un zoom sur le bocal prisonnier d’un espace écrasé avec Poissons rouges et palette, 1914-1915. Le peintre se focalise sur un détail - le bocal - le soustrait pratiquement à son contexte, en fait un véritable leitmotiv. Un peu plus loin, une troisième représentation du même sujet inclut également un nu féminin sculpté, Poissons rouges et sculpture, 1912. Sous une volonté descriptive, se cache le désir de capter des structures analogiques et leurs modifications formelles mais porteuses de sens (angle de vue, présence/absence de l’artiste). La création de Matisse se caractérise par son attachement à certains thèmes inlassablement repris, recréés, amplifiés ou transfigurés. Curieusement, cette pratique devient véritablement sérielle non pas dans la peinture mais dans la sculpture. Ce sont les quatre Dos, ces nus de taille monumentale - réalisés entre 1909 et 1930 - où le corps se transforme en volume, qui mettent en place un principe essentiel de ce mode artistique : une évolution systématique vers des formes de plus en plus simplifiées, sans que le sujet se décompose définitivement pour autant. Les nus féminins peints par Matisse en panne d’inspiration dans les années trente à Nice, sont-ils une série ou des variations ? Laissons la décision aux spectateurs. Il est cependant probable que ces derniers oublieront les odalisques un peu fades quand, en fin de parcours, ils seront immergés dans une immense salle où partout les magnifiques papiers gouachés découpés, figures flottantes ou fleurs stylisées, portent les souvenirs du séjour de Matisse à Tahiti. Ici, l’invitation au voyage prend son véritable sens.

Itzhak Goldberg