L’art fulgurant de Bernard Réquichot Suicidé à l’âge de trente et un ans, après une carrière artistique qui ne dura à peine plus de six ans, Bernard Réquichot (1929-1961) n’échappe pas à la légende. Cependant, son destin à la Van Gogh ne fut pas couronné d’une gloire posthume. Bien qu’admiré par des artistes et des collectionneurs, son œuvre demeure largement méconnue du grand public. Pourtant, grâce au soutien infaillible de celui qui fut son galeriste, le célèbre résistant Daniel Cordier, le Centre Pompidou possède un ensemble important de ses travaux. L’exposition organisée par Christian Briend, conservateur en chef au musée, assisté de Manon Thibodot, met en évidence la singularité de Réquichot – celle-ci est-elle la raison de sa faible notoriété ? Comment, en effet, aborder l’œuvre d’un artiste qui explore divers styles – figuration, surréalisme, cubisme, abstraction – et brise les frontières entre les genres – peinture, collages, assemblages, sculptures ? De plus, ce processus créatif implique souvent la destruction, comme en témoignent les collages réalisés à partir de toiles abstraites anciennes, raclées, découpées et collées sur d’autres supports. Ces collages ont ensuite évolué vers les « Reliquaires », de grandes caisses en bois remplies d’ossements, de racines, de mottes de papiers déchirés et d’amas de peinture à l’huile (La Maison du manège endormi, 1958-1959). En réalité, ce qui caractérise ce parcours fulgurant est la fièvre contagieuse qu’il dégage. Quelle que soit la technique employée, on y retrouve le même sentiment d’urgence, comme si la pensée et la main se bousculaient sans cesse pour traduire la révolte d’un corps et d’un esprit non apaisés. Pour appréhender la production plastique de Réquichot, il faut la considérer comme faisant partie d’un tout, intégrant ses écrits, sa pensée et sa vie. Pour reprendre ses propres termes, il s’agit d’expériences « physicoplastiques ». Cherchant à exprimer ce qui semble être un chaos organique, l’univers de l’artiste est constamment agité. Si la première œuvre – Sans titre, 1950 – laisse clairement entrevoir un face-à-face entre un nu masculin et une créature à l’anatomie fantasque – la version d’un minotaure –, sous l’influence du cubisme et de la rencontre avec Jacques Villon, cette représentation évolue rapidement vers la série des Bœufs (1952). Ici, la représentation ne conserve qu’une ressemblance résiduelle avec les corps des animaux géométrisés. Puis, aux diagonales qui parcourent les toiles se substitue un magma composé d’excroissances de toutes sortes comme dans Paysage étoilé (1955), exécuté avec huile et papier entoilé découpé, cousu et collé sur la surface. Sans doute l’œuvre de Jackson Pollock que l’artiste a pu voir à l’exposition bien nommée « Véhémences confrontées » (1951, galerie Nina Dausset), n’est-elle pas étrangère à ces all-over matiéristes. De même, d’autres travaux, composés à partir de “nœuds” irréguliers, inachevés, entrelacés, qui se chevauchent et s’entrecroisent, qui forment des espaces superposées et brouillés et aboutissent à un “tissu des incertitudes”, rappellent la technique de dripping du peintre américain. Ainsi, avec Erotomachie, Abords névrotiques, 1956, les éclaboussures, les giclures, les dégoulinades, forment des réseaux nerveux qui animent d’un bout à l’autre la toile. Ailleurs, l’énergie qui jaillit de la peinture suggère des forces expansives qui débordent la surface passive de l’œuvre, se projettent dans un espace infini (Traces graphiques, 1957). Toutefois, malgré l’aspect abstrait qui domine son travail, Réquichot ne renie pas la figuration, il l’enfouit. Outre des collages à partir d’images de magazines, sa peinture est remplie de formes suspendues qui suggèrent des fragments du monde animal ou des lignes en spirale évoquant des racines végétales. Dans ses écrits, l’artiste parle de son rapport avec la nature, pour lui l’origine de son art. D’ailleurs, on trouve dans les Reliquaires des objets divers qu’il récolte durant ses promenades. Reliquaires, que Roland Barthes compare aux « ventres ouverts, des tombes profanées ». Le corps humain ou plutôt l’intérieur de ce corps, est mis à nu avec Nekonk, Tanten, Nak Mana (1959-1961). Réquichot a cherché pendant deux ans le procédé nécessaire à (pas beau – à la source de ?) cette sculpture-relief : des anneaux de rideau en polystyrène blanc, achetés au BHV et collés deux à deux. Ces tuyaux forment une spirale, ou plutôt des circonvolutions, à l’images des viscères. Cependant, ce réseau inextricable a peu en commun avec les planches précises que l’on trouve dans les atlas anatomiques. Là où dans les ouvrages scientifiques on cherche à démontrer les connexions logiques et la perfection qui ordonne le fonctionnement biologique de l’homme, ici l’accumulation d’éléments organiques perd sa lisibilité pour devenir un amas corporel avachi et mou. Les boyaux s’amalgament et se transforment en un énorme “sac des nœuds” déchiré et éclaté. En dernière instance, l’œuvre de Réquichot trahit le sentiment de désarroi face à la machine humaine. Elle exprime ainsi la souffrance d’un homme pour qui le geste artistique s’inscrit davantage dans le registre existentiel que dans celui esthétique. C’est sans doute la raison pour laquelle cette œuvre est bouleversante. Itzhak Goldberg
L'art tourmenté de Bernard Réquichot
Violence créatrice et urgence artistique de Bernard Réquichot
Exposition — Bernard Réquichot, Je n’ai jamais commencé à peindre, jusqu’au 2 septembre, Centre Pompidou, Paris ↗
Lire la version publiée ↗