La violence sophistiquée de Miro

En prévision de sa prochaine fermeture, le Centre Pompidou entame sa collaboration – sa promotion ? – avec différentes institutions culturelles en France et à l’international. Dans le cadre de ce programme, appelé Constellation – une heureuse coïncidence, car c’est également le titre d’une magnifique série de Joan Miró – le musée parisien prête à celui de Grenoble une centaine d’œuvres du peintre espagnol. Une simple présentation du répertoire du Centre ? En réalité, on réalise que de nombreuses œuvres, faute de place, y sont rarement exposées. Certes, ce n’est pas le cas des trois Bleus (1961), véritables monuments poétiques. Mais face à cet univers d’azur sans repères, invitant à la méditation, on est frappé ici par un pan important de la production picturale de Miró, imprégné de violence. En effet, il semble que notre perception de cette œuvre demeure capturée par le terme souvent employé à son sujet, “peintures de rêve” (Jacques Dupin). En déclarant qu’il cherche à “s’évader dans l’absolu de la nature”, Miró situe son univers à la croisée de l’imaginaire et du réel. Partant d’une figuration stylisée et simplifiée, l’artiste invente des formes inconnues et suggestives, telles des expressions condensées d’une poésie personnelle et universelle. Face à ces figures qui évoquent l’envolée, se transformant en constellations d’astres, l’œil oscille entre images et idéogrammes, entre familiarité et incertitude. À Grenoble, d’autres images, plus menaçantes, font leur apparition, rappelant que Miró affirmait sa volonté d’“assassiner la peinture”. Déjà, ses débuts encore figuratifs – à peine effleurés – comme Intérieur (1922-1923), dégagent une forme de monumentalité inquiétante. Puis, c’est la section “Peintures sauvages” (1929-1933), où les toiles et plus tard les “tableaux-objets”, tels que des sismographes, enregistrent le tremblement et la désagrégation d’un paysage en ruine. Avec Peinture (Tête), 1930, écrit Sophie Bernard - conservatrice en cheffe à Grenoble et commissaire avec Aurélie Verdier, conservatrice en cheffe au Centre Pompidou – « l’artiste dessine sauvagement les contours d’une tête et parsème la toile de violentes taches ». Miró, à l’instar de Leiris, Bataille, Breton ou Masson, ressentait la nécessité d’une destruction profonde et systématique de la tradition classique. C’est probablement dans l’immense toile tardive de 1974, Personnages et oiseaux dans la nuit, que l’on assiste à une rencontre d’une puissance inouïe entre les formes obscures surgissant de l’imaginaire de Miró et les arts préhistoriques. Dans un effort de création qui refuse la virtuosité, le peintre affirmait essayer “chaque jour de faire un peu moins bien”. Cependant, comme toujours, une dénégation trop appuyée éveille le soupçon. Peut-être que malgré le souffle de chaos que Miró cherchait à introduire dans ses œuvres, les lignes parfaitement ciselées, les taches de couleur distribuées avec une justesse étonnante, le raffinement - qui ne signifie pas préciosité - sont la preuve que cet “assassinat de la peinture” n’en reste pas moins considéré comme un des Beaux-Arts.

Itzhak Goldberg