Pour beaucoup d’historiens de l’art, chaque période étudiée finit par être considérée comme une période charnière. Ce topos contient une part de vérité surtout quand il s’agit des dernières décennies et la transformation accélérée de notre mode de vie. Les artistes ne pouvaient rester imperméables à un monde nouveau, qu’ils encouragent – rarement – ou qu’ils critiquent – le plus souvent. Tous les artistes, car la mondialisation a fait que toute nouveauté parcourt immédiatement la planète. Ainsi, la critique d’art – et le marché – se sont entichés tour à tour de la création africaine, chinoise, indienne, russe. Une autre découverte : les artistes femmes existent et accèdent à une visibilité de plus en plus forte. Cette avalanche qui a bouleversé l’ensemble de l’univers artistique était-elle la source de nouveaux mouvements ? En réalité, il s’agit toujours de coexistences de différentes tendances, plus ou moins contradictoires, de superpositions, voire d’allers-retours. Un exemple parmi d’autres. Depuis un certain temps, on parle du retour à la peinture. Mais la peinture n’a jamais été absente. La trinité allemande – Richter, Baselitz, Kiefer – ou le Britannique Hockney, ont été exposés maintes fois, y compris en France. Plutôt que de ruptures, il convient de parler de ramifications. Ainsi, l’histoire de l’art n’a jamais oublié l’histoire. Toutefois, ce rapport a pris une direction nettement plus critique. Le post-colonialisme, le racisme, l’écroulement de l’empire soviétique, trouvent leur place en peinture avec Marlene Dumas, en dessin chez William Kentridge, ou dans des installations avec Barthelemy Toguo ou Kader Attia. Les artistes deviennent des témoins privilégiés, faisant souvent appel aux archives et se permettant même le luxe de remettre en question des documents – Boltanski. On observe un phénomène similaire avec la nouvelle représentation de la nature. Celle-ci reflète les craintes des artistes face aux dangers d’écosystème. Cette thématique, lorsqu’elle est traitée de manière trop littérale, peut conduire à des œuvres “pédagogiques” qui manquent de force plastique et expressive. Il faut des formes tranchantes, comme celles d’Ólafur Elíasson, pour toucher la sensibilité du public. Plus ambigus sont les travaux qui prolongent le Pop Art. Le cas exemplaire est celui de Jeff Koons, cette version contemporaine de Warhol, le kitsch en plus. Comme lui, de nombreux créateurs ont recours au Pop Art revisité, au goût parfois légèrement relevé grâce à une injection d’une dose du surréalisme. La photographie, qui a fait son entrée triomphale dans le champ plastique dans les années soixante, joue de plus en plus le rôle de matrice pour la peinture. Les artistes utilisent les clichés en tentant de les brouiller. Ils n’en gardent qu’un pâle souvenir, un fantôme, une manière d’accentuer la fragilité de l’image ou d’exprimer leur méfiance dans cette technique qui se prétend objective. Cette subjectivité peut également expliquer l’importance prise par le dessin, cette trace directe du geste de la main. La porosité et l’hybridation, ces termes ont été souvent employés pour définir la post-modernité, cette appellation galvaudée et vague. De nos jours, ces caractéristiques désignent également les rapports entre différents domaines artistiques. On distingue désormais difficilement entre les performances, la danse de Pina Bausch, le théâtre de Bob Wilson ou, plus ludique, les défilés de mode. Autrement dit, le mot clé – pour le bien ou pour le mal - est l’éclectisme. Itzhak Goldberg