Magdalena Abakanowicz, sculptrice polonaise majeure (1930-2017), est surtout connue pour ses tissages qui se détachent du mur et investissent l’espace. Refusant la hiérarchie traditionnelle établie par l’histoire de l’art — qui réduit souvent ce type de pratique à un savoir-faire artisanal — elle cherche, à travers le matériau, le fondement même du geste créateur. Ainsi déclare-t-elle : « Je me sers de la technique du tissage en la pliant à mes idées. Mon art a toujours été une protestation contre ce que j’ai trouvé dans le tissage… La tapisserie, avec son rôle décoratif, ne m’a d’ailleurs jamais intéressée. » Tout se passe comme si l’artiste s’appropriait un savoir-faire ancestral pour mieux le subvertir. Sans surprise, lorsqu’elle est invitée par Jean Lurçat à la première Biennale internationale de tapisserie de Lausanne en 1962, sa Composition de formes blanches fait scandale. L’exposition présentée au musée Bourdelle permet de découvrir ces magnifiques travaux abstraits que l’artiste nomme Abakans, titre dérivé de son propre nom (1965-1975). Constituées d’une prolifération de mailles distinctes ou de nœuds, ouvertes au débordement et à l’inachèvement, ces formes sont à la fois œuvres et démonstrations de leur propre processus d’apparition : forme et geste, figure et fonction, image et matière. Matière germinative et inquiète, paysage de bourrasques et de tourbillons rouges, territoire animé, carte en relief. Matière vivante, aux boursouflures évoquant des sexes grotesques, aux ouvertures-fentes, aux fibres agglomérées en grappes. Matière effilochée, échappant à l’harmonie répétitive qui caractérise traditionnellement le tissage. Véritablement suspendus au plafond et presque affleurant le sol, ces volumes sombres, faits de couches de tissus lourds et souples, percés d’ouvertures, se présentent comme des sculptures enveloppantes qui, selon l’artiste, offrent des lieux pour s’abriter. Demeure ou corps, vêtement ou peau : Abakanowicz interroge sans relâche les liens — ambigus, flottants — entre l’espace intime et l’espace environnant. Face à ces œuvres, on songe au célèbre Manteau-demeure n°5 d’Étienne-Martin (1962). Le mérite de cette véritable rétrospective — organisée par la directrice du musée, Ophélie Ferlier Bouat, en collaboration avec les historiens de l’art Jérôme Godeau et Colin Lemoine — est également de présenter d’autres techniques sculpturales développées par Abakanowicz. On découvre ainsi Embryologie (1978-1980), une série de tubercules géants en toile de jute cousue, formes que l’artiste associe aux organes humains. Plus loin, une population de sculptures figuratives acéphales, réalisées en toile de jute et résine, puis en bronze, occupe les salles : les célèbres Figures de dos ou Foules. Dans La Foule V (1995-1997), les personnages, alignés en rangs, composent une armée d’êtres semblables mais jamais identiques. Faut-il y voir une critique acerbe des régimes qui tendent à uniformiser leur population — rappelons que l’artiste a vécu de longues années dans la Pologne communiste ? Selon Abakanowicz, « une foule d’hommes ou d’oiseaux, d’insectes ou de feuilles est un assemblage mystérieux de variantes de certains prototypes. Une énigme touchant au fait que la nature abhorre la répétition exacte ou qu’elle en est incapable ». Ailleurs apparaissent les Dos, obtenus par la compression de toile de jute dans des moules en plâtre, puis rigidifiés à la résine. Dépourvus de membres et de tête, privés d’identité, ces torses — toujours présentés en groupe — deviennent des enveloppes vides, des coquilles désertées de toute humanité (Dos, 1976-1980). L’artiste refuse d’en proposer une interprétation précise : ces figures tronquées constituent avant tout une image tragique, ouverte à la projection du regardeur. Terminons toutefois par une partie moins connue de l’œuvre d’Abakanowicz : les grands dessins de visages intitulés Visages qui ne sont pas des portraits. S’inscrivant dans la lignée d’artistes contemporains qui ne croient plus à la possibilité de restituer, dans un portrait, non seulement l’apparence mais aussi « l’âme » du modèle, ces visages — comme ses dos — ne conservent que la matrice de cette partie essentielle du corps. Plus radical encore, Anatomie est un buste sculpté dont le visage est entièrement recouvert. Le visage qui s’efface ?