aBaudelaire : « Il n’est pas d’objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux, plus éblouissant qu’une fenêtre. » Inutile de présenter Les Fenêtres (1974-1975), cette série iconique de Pierre Buraglio dans laquelle le tableau-objet subit un strip-tease ascétique pour n’en conserver que le squelette. Ces œuvres ont désormais trouvé leur place, tant dans l’histoire de l’avant-garde que dans les collections muséales. Mais la fenêtre a-t-elle véritablement disparu du répertoire de l’artiste ? Certes, elle n’y affirme plus fièrement son autonomie. C’est plutôt dans le champ de la représentation, celui de la peinture, qu’elle fait son retour — en toute discrétion. Elle n’y remplit plus sa fonction traditionnelle d’avant-poste d’observation ouvert sur le monde. Ainsi, les hommages à Matisse ne sont pas construits conformément aux règles de la perspective. En télescopant l’espace fragmenté et aplati de l’atelier avec le paysage, Buraglio joue sur les rapports entre intérieur et extérieur, privé et public, objectif et subjectif. Ici, la fenêtre, aux confins incertains, tend à brouiller les différents plans. Le plus souvent, toutefois, à cette inscription dans l’histoire de la peinture se substitue une inscription dans le réel : un réel vécu, de proximité. Tantôt celui de la façade de la maison familiale à Maisons-Alfort, tantôt, un peu plus éloigné, celui du paysage urbain nocturne de l’Île de Charentonneau. Avec ce dernier thème, Buraglio renonce à l’aspect descriptif et à la notion spatiale. Sur une dizaine de tablettons de très petit format, alignés côte à côte, un ou deux rectangles — jaunes ou rouges — se détachent délicatement sur une surface noire ou gris bleuté. Un minimalisme qui rappelle les célèbres grilles évoquées par Rosalind Krauss ? Sans doute. Mais il s’agit ici, chose rare, d’un minimalisme poétique, qui échappe à toute rigidité : une géométrie tremblée, rendue possible par le support en toile de jean, matière génératrice de subtils halos. De fait, ces rectangles évoquent des fenêtres — des fenêtres qui cachent plus qu’elles ne montrent —, des lieux imaginaires suggérant une intimité à laquelle le spectateur, voyeuriste frustré, n’aura pas accès. Ailleurs, le regard de Buraglio se tourne vers le passé. Depuis quelques années — question d’âge ? — il s’autorise à introduire dans son travail des éléments biographiques. Il s’agit souvent d’un croisement entre un souvenir personnel et un événement historique : l’évocation de son père, prisonnier de guerre, ou celle d’une cave où les voisins trouvaient refuge lors des bombardements. Deux œuvres se distinguent particulièrement : un clown bigarré, esquissé sommairement — qui n’a pas connu ce personnage durant son enfance ? — et deux objets surprenants, de véritables rétroviseurs, comme un hommage — involontaire ? — à ses premières fenêtres. Le rétroviseur, cette « chose » paradoxale qui révèle le chemin déjà parcouru sans jamais entraver l’élan vers l’avant.

Itzhak Goldberg

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