Autoportraits de Pierre Buraglio à Orléans, les affres de la création à la Fondation Francès

Pierre Buraglio, Musée des Beaux Arts, Orleans, jusqu’au 21 septembre, La vie est une plaie dont je ne me défais pas, Fondation Francès, Clichy, jusqu’au 19 juillet.

Sans être une véritable rétrospective, l’exposition consacrée à Pierre Buraglio par le Musée des Beaux-Arts d’Orléans – qui possède une belle collection couvrant plusieurs siècles – offre une vision d’ensemble de l’œuvre de l’artiste. Répartis sur l’ensemble des étages du musée, dessins, gravures, peintures, collages, Agrafages, ainsi que deux de ses travaux emblématiques, les magnifiques Gauloises Bleues — de grands panneaux réalisés à partir d’anciens paquets de cigarettes — composent l’inventaire d’une pratique plastique en constante évolution.

On ne s’attardera pas ici sur les années durant lesquelles Buraglio s’est rapproché de la démarche de Supports/Surfaces – notamment de celle de Daniel Dezeuze –, bien qu’il ait décliné l’invitation à rejoindre le groupe. Indiscutablement, l’homme occupe, une place déjà solidement établie dans l’histoire de l’art du XXᵉ siècle. On s’arrêtera sur la partie la plus intime de cette œuvre : les portraits et les autoportraits. Commençons par une série de lithographies réalisées avec la participation de Claude, la fille de Buraglio. Ces visages sans traits respirent le vide. Nulle part ailleurs, le vide n’exprime avec autant de force que dans le visage humain. Tout porte à croire que le potentiel expressif du visage résiste et continue de troubler le spectateur par son aspect énigmatique, même dans sa « défaite ». Lecteur assidu et fin connaisseur de l’art, Buraglio a peut-être gardé en mémoire le visage de saint Dominique, peint pour la chapelle de Vence par Matisse qui déclarait : « Pourquoi je ne mets pas d’yeux, quelquefois, ni de bouche à mes personnages ? […] Si l’on ajoute des yeux, un nez, une bouche, cela n’a pas grande utilité ; au contraire, cela paralyse l’imagination du spectateur et l’oblige à voir une personne d’une certaine forme, d’une certaine ressemblance, tandis que si l’on se contente de donner des lignes, des valeurs, des forces, l’esprit du spectateur s’engage dans le dédale de ces éléments multiples… et l’imagination est alors délivrée de toute limite. » Ailleurs, malicieusement, Buraglio nous invite à compléter les traits manquants du « propriétaire » d’un autre visage vide. Pour ce faire, il le « baptise » : PB avec SH (Pierre Buraglio avec Simon Hantaï, 2002-2004). Pour guider le spectateur, le « modèle » porte une cravate multicolore, clin d’œil aux chutes de toiles glanées dans l’atelier du peintre hongrois qu’il admirait. Un autre hommage suit, rendu cette fois au célèbre autoportrait de Chardin. Le vieil artiste, fusain à la main, baisse un instant ses bésicles pour mieux cerner son reflet dans un miroir situé hors du cadre. Ce regard furtif croise celui du spectateur avant que le peintre ne reprenne patiemment son travail. Repris par Buraglio, c’est un rappel de sa fascination pour ses prédécesseurs, qu’il « traduit » à sa manière. Ailleurs, un autoportrait bouleversant de 1905 établit un dialogue inévitable entre le visage, chargé d’une intense expressivité, et le spectateur. À ses côtés, une autre œuvre résume la longue traversée de l’artiste. Autoportraits, daté de 1990-2024 !, réunit plusieurs autoportraits entourés de fragments — des mains dessinant, l’artiste debout face à ses toiles… Une vue d’atelier ? Le cartel annonce : « techniques diverses sur papiers découpés, agrafés, montés sur carton » — bref, tout l’essentiel de la panoplie de Buraglio. Terminons toutefois par l’image la plus saisissante : un autoportrait double, ou pour employer un oxymore, l’« autoportrait de l’autre » (P.B. avec Bonnard, 2017). Buraglio s’y représente torse nu, poings serrés, bras repliés. Cruel envers lui-même, il expose sans détour un corps vieilli, frêle, livrant un spectacle émouvant et bouleversant. Mais cette mise en scène en dissimule une autre, bien connue des amateurs d’art : une relecture du Boxeur de Pierre Bonnard (1931), dont le titre, ironique, contraste avec la fragilité du modèle. À soixante-quatre ans, Bonnard porte un regard sans concession sur son propre corps, révélant une silhouette fatiguée, amaigrie, marquée par le poids des années. Que signifie alors ce glissement dans la peau de l’autre, ce déguisement assumé ? Peut-être une tension entre l’affirmation de soi et sa mise à distance, voire sa dérision ? On le sait, l’autoportrait, plus encore que le portrait, devient le lieu où le « je » se transforme en jeu, où l’identité supposée se métamorphose en autofiction. Dans cette partition à plusieurs voix, les artistes prennent plaisir à dérouter le spectateur, greffant à sur leur apparence les traits d’un autre ou adoptant une identité fictive. Quoi qu’il en soit, son geste constitue un hommage respectueux à celui avec qui – coïncidence ou clin d’œil – il partage les initiales P.B. Buraglio, toutefois, ne renonce pas à sa singularité : la partie droite de la toile, découpée, laissant passer le vide, rompt avec les conventions de la peinture. Le cadre épais évoque le châssis d’une fenêtre, motif emblématique, presque signature de l’artiste. Lui, par contre, a su rester toujours… hors cadre.

Sous un titre qui ne laisse guère présager le printemps — La vie est une plaie dont je ne me défais pas — l’exposition organisée par la Fondation Francès explore les tourments de la création. Comme l’explique la commissaire Estelle Francès, cette présentation « célèbre cette force indomptable qu’est la création, puisée dans une souffrance qui pousse à explorer, réinventer et transformer le quotidien. Le titre évoque une urgence créative : c’est de cette plaie, jamais totalement cicatrisée, que jaillissent le mouvement, la vie et l’art. » Pour ceux qui ne connaissent pas le lieu, la Fondation Francès a été fondée en 2009 à Senlis par Estelle et Hervé Francès. Elle propose un programme d’expositions conçu à partir de leur riche collection. Située à Clichy, la fondation se distingue en intégrant les œuvres dans un cadre professionnel, loin de l’atmosphère souvent intimidante des musées traditionnels. Dans cette même optique d’accessibilité, une médiatrice expérimentée accompagne les visiteurs tout au long du parcours. Celui-ci s’ouvre sur une Piéta de Stéphane Pencréac’h (2012). Imposante, peut-être trop marquée par le pathos, l’œuvre met en scène cette figure emblématique de la souffrance. On pourra lui préférer une approche plus modeste : quelques fragments finement dessinés sur une feuille compartimentée. Intitulés Dream Drawing (1993), l’oeuvre suggère une forme de créativité plus intime, plus poétique. Ailleurs, bien loin du rêve, la souffrance n’émane pas tant de la création elle-même que des souvenirs de la réalité qu’elle évoque. Ainsi, l’assemblage de l’artiste iranien Nasser Bakhshi, Box 3.4 (2015), se présente comme une boîte remplie d’objets personnels mêlés à des éléments glanés dans les rues de Tabriz, en Iran. Dans le même esprit, la vidéo The Blue Night (2023) de Hamdan Saray met en scène le retour de prisonniers à la suite de la guerre entre l’Irak et l’Iran. Leurs visages, sans traits distincts et baignés d’une lumière crue, pourraient appartenir à tout à chacun. .

Encore plus brutale, la peinture Satyr de Farley Aguilar représente une scène de lynchage aux États-Unis. Elle renvoie non seulement aux heures sombres de la ségrégation raciale, mais souligne aussi que la situation des minorités dans ce pays reste préoccupante. Réalisée en 2011, l’œuvre résonne de manière saisissante avec le climat social actuel dans ce pays. Le choix de dresser un tableau aussi sombre peut être sujet à débat. L’air du temps, il est vrai, n’est pas aux lendemains qui chantent. Terminons toutefois sur une note plus légère avec la magnifique installation de l’artiste coréen Seon-Ghi Bahk, bien qu’elle ne fasse pas partie de l’exposition actuelle. Constituée de morceaux de charbon suspendus à des fils de nylon, cette œuvre qui active l’espace est une constellation flottante à la géométrie irrégulière, maintenue dans un équilibre aussi fragile que fascinant. Conjuguant la précision d’un ingénieur d’inutilité publique à la performance d’un jongleur des vides, l’artiste nous font pénétrer dans une sorte de galaxie limpide ou un dédale poétique. Bonne nouvelle : une exposition personnelle de l’artiste est prévue à la Fondation dès la rentrée, à partir du 17 octobre.

Itzhak Goldberg

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