Un ou deux masques ? Difficile, certes, d’hésiter face au masque Fang. Mais que dire du visage peint par Derain, qui évoque immédiatement cet objet magnifique issu de l’art traditionnel du Gabon ? Les traits figés, la rigidité, l’aspect presque « minéral » l’éloignent de l’apparence plus « organique » du portrait classique. Inanimé, il semble suspendu, immobilisé. On le sait : entre 1905 et 1907 s’ouvre une période placée sous le signe du primitivisme. Un groupe d’artistes d’avant-garde — Vlaminck, Derain, Matisse — découvre alors l’art africain et puise ses références dans diverses cultures extra-européennes, ainsi que dans le passé. Attiré par la sculpture qu’il pratique en pierre et en bois, Derain, plus que ses confrères, réalise de nombreux masques. Sa fascination pour le théâtre n’est sans doute pas étrangère à cette production qui oscille entre masques-portraits et masques « neutres ». Ici, l’apparence singulière du Portrait de la jeune fille en noir rappelle que le masque doit son statut particulier à sa proximité avec le visage. Cette parenté est d’ailleurs inscrite dans la langue grecque, où le terme prosôpon désigne à la fois le visage et le masque : glissement de sens fascinant, légitimé par la tradition du théâtre antique où le masque recouvrait le visage des acteurs. Le masque peut être rapproché de son alter ego, le portrait. Il en constitue en quelque sorte l’envers : un contre-portrait, un faux visage. Le plus souvent, il sert à effacer l’identité de celui qui le porte. Artefact destiné à dissimuler la face, le masque est davantage une présence qu’une représentation, puisqu’il déroge au principe fondamental du portrait : la ressemblance. Mais peut-on réellement parler de portrait dans cette œuvre de Derain ? Ailleurs, l’un de ses masques porte le nom d’Alice Derain, son épouse (1918-1919). Ici, en revanche, même si l’artiste a probablement travaillé d’après modèle, le traitement schématique, éloigné de l’imitation directe, ainsi que le titre « générique », témoignent d’une volonté de mettre en scène un archétype plutôt qu’un individu identifiable. La notion de ressemblance se voit ainsi remplacée par celle de vraisemblance : la capacité qu’a l’image d’évoquer une personne en son absence. Le visage de la jeune fille, comme celui d’un masque, se plie à des structures géométriques qui renforcent les lignes de force : l’ovale du contour, la ligne exagérément droite du nez. Yeux clos dans le masque ou regard introverti chez Derain : dans les deux cas, toute possibilité de dialogue est écartée. Pétrifié, impénétrable, le visage hérite de l’essence même du masque où, selon Elias Canetti, « la rigidité de la forme entraîne celle de la distance ; son immuabilité fait sa fascination […] Comme il est impossible de le lire couramment, tel un visage, on suppose et redoute l’inconnu qu’il recouvre ». En dernière instance, le personnage de Derain, dont l’expression oscille entre indifférence et puissance inquiétante, semble retiré dans un univers sans parole.

Itzhak Goldberg

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