Francis Bacon, présence humaine ? Rarement un titre d’exposition aura été aussi tautologique que celui choisi par la Fondation Pierre Gianadda. S’il est un artiste pour qui l’être humain est au cœur de la création, c’est bien le peintre irlandais. Ses personnages, souvent solitaires et en quête d’une place introuvable, composent un véritable théâtre de la cruauté. Comme dans toute exposition consacrée à Bacon, les corps et visages déformés, tourmentés, révèlent — littéralement — un profond malaise existentiel. Ainsi, même si un article du catalogue explore un sujet en vogue, l’attachement queer à Bacon, il est peu probable que l’exposition à Martigny change notre perception de l’artiste. En revanche, ce qui fait la réussite de cette présentation, c’est avant tout le choix des œuvres, dont certaines, magnifiques, issues des inépuisables collections privées suisses, sont rarement dévoilées. Face à ces toiles, véritables coups de poing d’une puissance extrême, l’indifférence est impossible. Organisée par Rosie Broadley, conservatrice en chef à la National Portrait Gallery de Londres — institution partenaire de la Fondation —, l’exposition s’articule en cinq chapitres : « Les portraits émergents : le cri des origines », « Au-delà des apparences : une vulnérabilité transcendée », « Peindre les Maîtres », « Autoportrait : l’obsession de soi », et « Amis et amants : fragments d’une vie partagée ». Un découpage discutable, oscillant entre regroupements formels et thématiques. Paradoxalement, c’est l’accrochage harmonieux, dans ce lieu pourtant réputé difficile, qui remet en question cette volonté de classifier une œuvre dont le style et les thèmes varient peu. En réalité, l’imagerie baconienne ne repose pas sur des thèmes, mais sur des obsessions, toutes centrées sur le corps humain. Une volupté visuelle qui se soucie moins de la réalité ou de la lisibilité que du corps érotique et des pulsions qui l’animent autant qu’elles le détruisent. Une distinction entre visage et portrait, alors ? Impossible, car chez Bacon, le portrait est toujours à contre-courant. Dans la tradition britannique, il occupe le sommet de la hiérarchie picturale, mais ici, il devient un terrain d’expérimentation où le hasard joue un rôle fondamental. Loin du réalisme photographique et du « trait pour trait », les visages se transforment en masses organiques en perpétuelle désintégration. Lieux des apparences perdues et retrouvées, ces visages brossés, griffés, rayés, transparaissent sous les coups de pinceau, les marques, les ratures, l’estompage des contours. Mais, même déformés, « torturés » à outrance par ce spécialiste de la chirurgie anti-plastique, ils trahissent l’identité de leur modèle par un rictus ou une grimace, par un « je ne sais quoi » convulsif. Une ressemblance résiduelle, imprimée dans la chair comme un sceau — en témoignent les formidables portraits d’Isabel Rawsthorne et le monumental triptyque de George Dyer (1973). Reconnaissables, mais anonymes, ils échappent à toute psychologie et toute narration. Plus pertinente est la catégorie qui explore l’influence des Maîtres. Bacon a réalisé l’une de ses plus importantes séries à partir de son tableau-fétiche, Portrait de l’Innocent X de Vélazquez. Il rend également hommage à Van Gogh avec plusieurs variations du Peintre sur la route de Tarascon, dont Études pour Portrait de Van Gogh IV et VI (1957). Est-ce l’admiration qu’il porte au peintre hollandais qui explique pourquoi cette figure, placée en plein air, échappe à l’enfermement, pourtant omniprésent dans l’œuvre de Bacon ? L’exposition se clôt sur deux toiles magistrales, se faisant face à distance, telles deux figures dans une arène. D’un côté, une image improbable de George Dyer sur une bicyclette : son corps disloqué, recomposé par des décalages, des torsions et des désaxages, semble partir simultanément dans toutes les directions. De l’autre, Bacon lui-même, assis sur une chaise, replié sur lui-même, comme pour se protéger du monde extérieur ou pour échapper aux regards et leur offrir moins de prise. Itzhak Goldberg