L’avant-garde éclectique de Berthe Weill

« À cette adresse, Berthe Weill (1865–1951) a ouvert en 1901 la première galerie d’art consacrée aux jeunes artistes. Son soutien a permis la découverte de l’avant-garde de la peinture moderne. » C’est le 7 février 2012 que la mairie de Paris décide de faire apposer une plaque commémorative au 25 de la rue Victor Massé, dans le 9e arrondissement, où Berthe Weill avait inauguré sa première galerie – par la suite elle aura trois autres adresses. Il était temps, car, à la différence de ses confrères masculins — les marchands d’art Daniel-Henry Kahnweiler, Léonce Rosenberg ou Ambroise Vollard —, Weill n’avait droit qu’à un strapontin dans le panthéon de l’histoire de l’art. Est-ce son statut de femme, ou l’absence de capitaux suffisants pour conserver des artistes vedettes comme Picasso et Matisse, qui explique cette notoriété limitée ? Quoi qu’il en soit, il faut saluer le travail de longue haleine de Marianne Le Morvan, fondatrice et directrice des archives Berthe Weill. Auteure d’une thèse et de deux biographies consacrées à la galeriste, elle est également l’une des commissaires de l’exposition présentée à l’Orangerie, après celles de New York et de Montréal. C’est sans doute cette collaboration qui a permis d’obtenir des prêts d’une qualité exceptionnelle. Si l’exposition est une réussite, c’est avant tout grâce au subtil mélange qu’elle propose entre œuvres majeures et travaux moins connus. Parmi les premières, citons La Chambre bleue de Picasso (1901) — vendue par Weill avant même l’ouverture de sa galerie —, une étonnante nature morte de Matisse datant de 1899, une superbe vue de la Tamise par Derain (1906), ou encore un nu de Modigliani (1917) qui fit scandale. On découvre ensuite l’artiste hongrois Béla Czobel, réunissant deux qualités chères à la galeriste : sa jeunesse — né en 1883 — et une œuvre d’inspiration fauve, comme en témoigne L’Homme au chapeau de paille (1907). Ailleurs, Alfred Réth représente un autre mouvement d’avant-garde défendu par Weill : le cubisme (Les Cyclamens, 1912). On remarque également la présence d’artistes femmes — Suzanne Valadon, Alice Halicka, Odette des Garets — une nouveauté dans un univers jusqu’alors dominé par les hommes. Une place particulière est accordée à Émilie Charmy, amie et confidente de la galeriste, qu’elle expose régulièrement à partir de 1906. Autoportrait à la cigarette (1916-1919) propose une représentation brute, proche de l’esthétique expressionniste. Charmy devient elle-même modèle dans le beau portrait que réalise Pierre Girieud en 1908. L’accrochage éclectique et la scénographie souple offrent un parcours reflétant l’ouverture d’esprit et l’extraordinaire curiosité de Berthe Weill. Raoul Duffy ou Jules Pascin, Diego Rivera ou Albert Marquet, Aristide Maillol ou Odilon Redon composent un univers à géométrie variable. Autrement dit, cette femme ne recule devant rien. Ou presque, car ses origines juives l’obligeront à fermer la galerie en 1941. Itzhak Goldberg