Contemporain de Moussorgski et des nouvelles écoles musicales inspirées du folklore russe, Kandinsky grandit à Moscou et Odessa dans une famille cultivée ; en amateur, il pratique le violoncelle et l’harmonium, et s’enthousiasme bientôt pour Wagner. Par-delà les attendus d’une éducation bourgeoise, la musique agit comme un révélateur. Lui-même affirme qu’elle nourrit et détermine sa vocation d’artiste. Surtout la musique, par son langage abstrait, autorise le peintre à questionner le principe de l’imitation de la nature, jusqu’à opérer sa dissolution. Affûtant sa réflexion auprès de musiciens d’avant-garde comme Nikolaï Kulbin, Sergueï Taneïev ou Thomas von Hartmann, Kandinsky réinvente le langage de la peinture suivant le modèle abstrait de la musique, dont témoignent notamment sa série d’Improvisations et de Compositions. L’horizon d’écoute du peintre Aucune exposition n’a jusqu’alors replacé l’œuvre du peintre, des paysages russes aux dernières Compositions, dans l’effervescence musicale de son temps. Nul doute pourtant que les compositions d’Alexandre Scriabine, Thomas von Hartmann, Arnold Schönberg ou encore Igor Stravinsky définissent l’horizon d’écoute de la modernité et de l’abstraction picturale. De l’évocation du « choc Wagner » qu’éprouve Kandinsky en 1896 à Moscou, aux expériences théâtrales et chorégraphiques du Bauhaus où il enseigne à partir de 1922, l’exposition renouvelle le regard sur l’œuvre du peintre en créant, à l’aide d’un parcours immersif au casque, un jeu subtil de correspondances entre musique, formes et couleurs. Le cabinet d’un mélomane Outre une centaine d’œuvres et dessins issues du Centre Pompidou et de collections internationales, le parcours dévoile un cabinet imaginaire exprimant la mélomanie de Kandinsky. Les partitions qu’il acquiert, les livres et prospectus musicaux qu’il collecte, les photos de ses amitiés musicales, sa collection de disques comme les gravures de chants populaires qu’il affectionne, constituent des objets essentiels de sa culture artistique. Au cœur du cabinet, une sélection d’outils de son atelier questionne la musicalité du processus de création de Kandinsky, notamment son travail sur la « sonorité » des couleurs ou ses études visuelles sur la 5e symphonie de Beethoven. Vers la synthèse des arts La production picturale de Kandinsky est indissociable de sa réflexion et de ses expériences sur la synthèse des arts. De manière originale, l’exposition met en dialogue tableaux et dessins avec ses différents projets pour la scène, ses poèmes explorant le « son pur » des mots, ou encore l’Almanach du Blaue Reiter (Cavalier bleu), qui tous opèrent l’unité fondamentale des arts visuels et sonores. Enfin, parce que la musique est aussi, dans l’œil de Kandinsky, un art de la performance, l’exposition propose la recréation de plusieurs œuvres synesthétiques, comme la mise en scène en 1928 des Tableaux d’une exposition de Moussorgski, ou le Salon de musique qu’il conçoit pour l’exposition d’architecture de Berlin en 1931. Réunissant près de 200 œuvres et objets issus de l’atelier de Kandinsky, l’exposition explore la place centrale de la musique dans sa vie et sa création. De Wagner à Schönberg, de Scriabine à Stravinsky, elle reconstitue l’horizon sonore qui nourrit son imaginaire pictural. Un parcours immersif fait dialoguer formes, couleurs et sons, révélant la peinture comme une véritable expérience musicale. L’exposition éclaire ainsi la quête de Kandinsky pour une synthèse totale des arts, entre abstraction, synesthésie et performance. Stéphane Corréard : “Kandinsky, la musique des couleurs propose une autre façon d’aborder la peinture traversée par la musique et par les mots, peut-être même trop, mais qui permet sans doute de toucher un nouveau public. Dans cette scénographie sombre et foisonnante, l’exposition s’organise en ensembles d’œuvres marqués par l’art populaire, où la peinture devient progressivement didactique avant de se figer dans une forme d’académisme abstrait. Certaines salles sont consacrées à son travail de projection scénique et, à travers des objets et des lettres personnelles, l’exposition dévoile son intimité, au risque de le rendre paradoxalement moins captivant.” Sally Bonn : “Résonance, composition et vibration sont les maîtres mots de cette exposition. Tableaux, films, objets, matériaux divers et collections de disques déploient l’entièreté de l’œuvre de Kandinsky et offrent une autre manière de la regarder. Elle permet de comprendre combien la musique est pour lui un moteur essentiel dans la recherche d’une forme non figurative, non naturaliste. Si l’ensemble paraît parfois fouillis, c’est aussi le fait d’un espace sombre et mal agencé, mais l’essentiel demeure : la musique comme modèle pour repenser la théorie de l’imitation.”
La réaction face à l’opéra de Wagner, Lohengrin, est du même ordre : “Je voyais mentalement toutes mes couleurs, elles étaient devant mes yeux. Des lignes sauvages, presque folles, se dessinaient devant moi (…) Il m’apparut très clairement que l’art en général possédait une beaucoup plus grande puissance que ce qui m’avait d’abord semblé”1. On remarque ici le rapprochement habituel avec la musique, considéré comme l’univers spirituel, immatériel par excellence, devenant ainsi un modèle pour la peinture abstraite.
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