Le féminisme brutal de Paula Rego
Les visiteurs sont avertis : l’exposition contient certaines images abordant des thèmes sensibles. On comprend cette prudence, voire cette frilosité, venant de la part des organisateurs du musée de Bâle – la commissaire Eva Reifert, conservatrice, assistée de Jasper Warzecha et de Noemi Scherrer – tant l’univers terrifiant de Paula Rego est profondément dérangeant. Non que son œuvre soit totalement isolée. Çà et là, on pense aux figures torturées de Francis Bacon ou au réalisme sans concession de Lucian Freud – d’origine portugaise, Rego (1935-2022) a fait ses études et évolué en Grande-Bretagne. Ailleurs, comme chez Balthus, ses personnages, surtout les enfants, mi-marionnettes, mi-êtres grotesques, sont dotés de corps rigidifiés par une géométrie secrète. Toutefois, bien que Rego partage avec ses pairs une figuration crue, son œuvre, sombre et tragique, traite souvent de thèmes politiques, au sens large du terme. L’exemple le plus frappant est la série de pastels et gravures Sans titre (1998-1999), réalisée au moment du référendum dans son pays natal sur un projet de loi libéralisant l’avortement. Ces images, qui illustrent l’angoisse physique et psychologique des femmes en souffrance, ont été utilisées durant la seconde campagne, réussie, en 2007, contribuant à la nouvelle législation sur l’avortement au Portugal. D’autres œuvres dénoncent le passé colonial du pays ou la dictature de Salazar, qui dura quarante ans. Au-delà de ces exemples concrets, l’enjeu principal de Rego est celui des jeux de pouvoir – le titre de l’exposition à Bâle. « Mes sujets favoris sont les jeux de pouvoir et les hiérarchies. Je veux tout changer, chambouler l’ordre établi, remplacer les héroïnes et les idiots », déclare-t-elle (catalogue). À commencer par les contes d’enfance – Blanche-Neige, Pinocchio – ces lieux communs qui forment notre psychisme. Sujet principal de la belle exposition au Musée de l’Orangerie (2018), on retrouve à Bâle, dans un espace plus vaste, ces comptines prétendument innocentes, destinées aux enfants. Ces derniers seraient bien étonnés de se retrouver face à un Pinocchio, nu comme un ver, en compagnie d’une fée qui le tient pratiquement dans ses bras (La Fée Bleue chuchote à l’oreille de Pinocchio, 1995) ou en compagnie d’une Blanche-Neige vieillie, assise en déséquilibre sur un cheval (Snow White on the Prince’s Horse, 1996). Rego est lectrice de Bruno Bettelheim, le psychanalyste qui a clairement démonté les mécanismes cachés derrière ces contes. Cependant, partout dans son œuvre, c’est la bataille des sexes et la condition de la femme qui mobilisent l’artiste. Mais les images acérées qu’elle produit ne sont pas des déclarations féministes univoques. Son œuvre est une lutte contre les clichés entourant le genre féminin. Ambiguës, ces représentations rejettent toute séduction et ne cherchent en rien à flatter le regard masculin. Agressifs ou indifférents, ces personnages à la peau rugueuse, musclés, massifs – presque androgynes – prennent des poses bien éloignées de la représentation gracieuse, habituellement réservée aux femmes dans l’art. C’est probablement avec l’image du ballet, inspirée par le film célèbre de Disney, que les gestes brutaux et violents des danseuses expriment avec férocité l’aspect grotesque de cette activité artificielle (Dancing Ostriches from Disney’s « Fantasia », 1995). N’épargnant personne, Rego applique le même traitement à elle-même. Avec The Artist in the Studio, 1993, elle domine le lieu et adopte une posture caractéristique des créateurs masculins. Plus tragiques sont les pastels datant de la fin de sa vie ; l’artiste ne cache ni le travail du temps ni les blessures sur son visage, résultat de chutes successives. Ses proches n’ont pas droit à une quelconque idéalisation. Même lorsqu’il s’agit de sa famille, le seul lien qui unit les enfants et les parents est une forme de violence contenue et menaçante à la fois (The Family, 1988). Rarement le terme d’inquiétante étrangeté – ou inquiétante familiarité – n’aura trouvé meilleure illustration. Plus sauvages encore sont les rapprochements avec le monde animal : un homme allongé sur le dos en train de se métamorphoser (en insecte ?), Metamorphosing after Kafka, 2002, ou ce dessin macabre des quatre fillettes jouant avec un chien (Four Girls Playing with a Dog, 1987). Les récits mis en scène par Rego, qui forment un théâtre de cruauté chargé de sous-entendus sexuels, échappent à toute explication rationnelle. En toute logique, car peut-on traduire des rêves ou des cauchemars ?
Itzhak Goldberg
Paula Rego, Kunstmuseum, Bâle, Suisse.