Les êtres en suspens de Françoise Petrovitch
Les personnages de Françoise Petrovitch sont absents. Non pas physiquement, car le spectateur découvre des adolescents dessinés ou peints avec précision sur une surface blanche sans aucune nuance, comme un écran isolant et infranchissable. Pourtant, ils semblent comme contaminés par un “défaut” commun, celui d’une présence affichée mais néanmoins éloignée. Disposés sur des fonds désertés, délivrés d’éléments parasites, ces figures en dissonance avec leur existence, « ne sont adossés à rien, juste à la peinture », écrit magnifiquement l’artiste (catalogue). Anonymes, enfermés ou égarés dans leur mutisme, ils paraissent s’être retirés dans un univers dans lequel nul n’est admis. La fascination que ces images exercent s’explique par le fait que le peintre ne les considère pas comme un motif qui s’intègre dans un cadre plus général mais comme un élément à part, étranger au reste du monde. Solitaires et immobilisé, comme si le seul fait d’être impliquerait l’isolement, ces personnages introvertis donnent l’impression ne pas habiter réellement leurs lieux, emprisonnés à l’intérieur d’un no-man’s land pictural, résistant à toute investigation psychologique. Sans aucune activité déterminée, leurs gestes lents, comme suspendus, ne s’éloignent que rarement de leur corps (Le Fumeur, 1918, personnage étrange aux yeux « troués » ou une jeune fille qui se frotte les yeux, Sans titre, 2020). Ailleurs, un regard dans le vide ou un masque qui recouvre le visage (Nocturne, 2017) les rend inaccessibles. Rétive à l’anecdote, l’œuvre met au défi l’interprétation, s’impose comme une énigme. Énigme « creuse » toutefois, que l’on soupçonne de renfermer des faits d’une terrible banalité, de petits drames de tous les jours, des bribes de récits assez universels pour permettre à tous et à chacun de s’y identifier, assez spécifiques pour interdire au spectateur de pénétrer leur coquille fragile. Cette peinture, qui refuse le trop plein, la tension, semble figurer une réalité comme entre parenthèses, en attente ; tout est là et rien n’est dit. C’est que, écrit Marguerite Yourcenar : « toute œuvre procédait d’un silence et nous déposait dans le silence ». Autrement dit, en art, comme dans la vie, seul le silence résonne.
Itzhak Goldberg
Françoise Petrovitch, jusqu’au 3 avril, Fonds pour la culture Hélène et Édouard Leclerc, Landerneau.