Il n’y a pas de lignes dans la nature, affirme l’adage. Chez Michel Mousseau, elles sont partout. Peu de choses, le dessin ? Une ligne presque immatérielle qui traverse une feuille blanche, une trace ténue qui sillonne une toile, une simple ébauche en attente d’achèvement, en quelque sorte l’arte povera de l’art ? La richesse de cette technique prouve tout le contraire, d’autant plus que le développement des pratiques récentes brouille de plus en plus la frontière entre esquisse, dessin ou peinture. Autrefois, considéré comme un travail préparatoire à la réalisation du tableau, subordonné au résultat définitif, à l’œuvre accomplie, le dessin ne quittait pas l’atelier. En revanche, cette discrétion laissait au dessin une liberté, une spontanéité que la peinture, soumise davantage aux règles, ne permettait pas. Quoi qu’il en soit, de nos jours le geste créateur, qui traditionnellement s’effaçait devant l’œuvre finie, tend à accéder à la visibilité et à conquérir son indépendance. Le côté troublant de la ligne, son va et vient, sa capacité d’épouser un mouvement témoignent de son aptitude à inscrire directement le plaisir de l’artiste. Il en va pour le dessin comme pour les esquisses qui, écrit Diderot : « ont communément un feu que le tableau n’a pas ». Soyons précis, la ligne ne fait pas toujours des folies. Lorsqu’elle se fige en contour, elle emprisonne la forme et perd sa désinvolture. Chez Mousseau, toutefois, les lignes participent à un répertoire étonnant. Dictées par le dynamisme de la main elles se dilatent et se dispersent sur le support ou encore s’épanouissent à la surface de la page. Les connexions et les liaisons se perdent et réapparaissent sans cesse et laissent deviner des forces en gestation. Le terme « geste cheminatoire » (Michel de Certeau) décrit parfaitement cet enregistrement de l’énergie canalisée ou, au contraire, de son jaillissement. Malgré l’importante quantité de traits ou de signes qui flottent sur ces feuilles de papier, pas de saturation ni de carambolage dans cette chorégraphie légère et mouvante.de boucles et d’entrecroisements. En feuilletant les nombreux dessins – de taille exceptionnelle - de Mousseau, on songe à Henri Michaux qui confessait :“Dessinez sans intention particulière, griffonnez machinalement, il apparaît presque toujours sur le papier des visages. Menant une excessive vie faciale, on est aussi dans une perpétuelle fièvre de visages. Dès que je prends un crayon, un pinceau, il m’en vient sur le papier l’un après l’autre dix, quinze, vingt. Et sauvages la plupart. Est-ce moi, tous ces visages ? Sont-ce d’autres ? De quels fonds venus ? Ne seraient-ils pas simplement la conscience de ma propre tête réfléchissante ? » Certes, point de faces cachées chez Mousseau. Il n’en reste pas moins que chacune de ses images portent une sorte de signature picturale de leur créateur, en quelque sorte son visage en creux. Pour autant, on se tromperait à y voir une série. Car, si quand la série semble contester la possibilité de chacun de ses composants d’exprimer un sentiment particulier et personnel, les travaux ici gardent une expression propre et individualisée, comme si le même n’arrivait jamais que différent.
Ligne ininterrompue
dessin et ligne créatrice