19 juillet. L’exposition de l’art dégénéré ouvre ses portes à Munich avec plus de 700 œuvres d’avant-garde, peintures et sculptures qui feraient pâlir d’envie tout musée d’art contemporain. L’objectif est pédagogique : convaincre le visiteur du danger de toute production artistique qui s’écarte des normes de l’art allemand désormais admises, celles d’un académisme néoclassique célébrant les vertus du nouveau régime. Toute déformation d’une vision naturaliste est considérée comme une forme d’aliénation mentale, ou le produit de deux “ tares ”, le judaïsme et le bolchevisme. Spectaculaire, l’exposition de l’art dégénéré fait souvent oublier qu’un an plus tard, à Düsseldorf, une autre manifestation, celle de la musique dégénérée annonce l’enterrement définitif de la modernité artistique en Allemagne. En réalité, le Führer, cet ancien étudiant des Beaux-Arts accorde encore plus d’importance au strict verrouillage du domaine musical. Grand maître de la transformation de l’art en propagande, il sait parfaitement que la musique, avant tout autre art, est essentielle à l’endoctrinement du peuple allemand.
Le parcours duTroisième Reich et la musique a le mérite non seulement de tracer avec une précision exemplaire la mise au pas par les fascistes de la musique (et des musiciens) en Allemagne mais aussi par son souci constant de ne pas isoler le domaine sonore du reste des activités culturelles. Ainsi, de nombreux documents (partitions, programmes des concerts, livrets d’opéra…), exposés conjointement avec des oeuvres plastiques (affiches, tableaux de Grosz ou de Kokoschka qui traitent une représentation musicale, un buste de Richard Wagner par Arno Breker…) offrent une vision d’ensemble de cette spectaculaire opération de propagande anti-culturelle. De fait, pour le régime nazi n’est art que ce qui est considéré comme allemand par le Parti national-socialiste ; tout ce qui était d’origine étrangère est judaïsé, autant dire diabolisé. Cette “civilisation” qui continue à célébrer Bach et Beethoven, se met avant tout à vénérer Wagner, dont Hitler est l’admirateur inconditionnel. Outre la fibre pangermaniste qui caractérise la musique de Wagner (Maîtres chanteurs de Nuremberg devient pratiquement l’oeuvre “officielle” de l’ère fasciste), ses opéras constituent le point de départ du projet utopique qui est la Gesamtkunstwerk, l’oeuvre d’art totale ou plus précisément l’oeuvre d’art en commun. Englobé dans un tel cadre musical, le spectateur transformé par un processus cathartique, se sent comme aspiré par un univers grandiose, hors temps, solidaire de ses “frères”. Cet état, favorable à toute manipulation, à tout conditionnement, peut, comme le démontre avec justesse Éric Michaud, être exploité par tout régime totalitaire et devenir le précurseur de toutes les institutions communautaires futures. Les mises en scène des discours du Führer dans les stades ne sont que l’exemple ultime de cette communion raciale, une version définitive d’une oeuvre totale aux dimensions du pays entier. En parallèle, les restrictions dans la vie artistique ne se font pas attendre. Dès 1933, la musique atonale, incarnée par Schönberg, le swing et le jazz, assimilés à la négritude, sont interdits. Les musiciens juifs, eux, se voient exclus de toute formation professionnelle allemande. A une exception près : cyniques, les gardiens des camps de concentration “encouragent” leurs activités musicales. C’est ainsi à Terezine, ce camp “exemplaire”, que Viktor Ullman écrit l’opéra intitulé L’empereur d’Atlantis ou La Mort abdique (1943). L’auteur, déporté à Auschwitz, est exterminé en 1944. “Il crie jouez plus douce la mort, la mort est un maître d’Allemagne Il crie plus sombres les archets et votre fumée montera vers le ciel” écrira Paul Celan. Le IIIe Reich et la musique, Cité de la musique, 221 av. Jean-Jaurès, tel : 01 44 84 44 84, jusqu’à 9 janvier.
L’année 1933, définitivement assimilée au fléau de la peste brune, au triomphe du mal absolu. Le 30 janvier 1933 à Berlin, Adolf Hitler est nommé chancelier du Reich et reçoit les pleins pouvoirs au Reichstag. Les premières listes noires expurgeant le monde de la culture du « judéo-libéralisme » sont publiées sous l’autorité de Joseph Goebbels, le ministre de la Propagande et de l’Information du Führer. En avril 1933, le musée des Beaux-Arts de Karlsruhe organise une exposition attaquant les « artistes dégénérés » qui vise l’expression- nisme de Die Brücke et du Blaue Reiter, et le Bauhaus de Berlin est fermé par les nazis. Le long exil de l’intel- ligentsia allemande commence. Kandinsky choisit la France, Paul Klee, la Suisse.
les peintures conser- vées dans les musées allemands connaîtront un sort funeste. L’exposition de propagande nazie « Entartete Kunst » (« Art dégénéré »), ouverte à Munich en 1937, lança les grandes manœuvres d’épuration violente du monde de la culture d’où toute trace d’influence étran- gère ou « non aryenne » devait disparaître.