Il existe un lieu commun partagé par les historiens et les historiens de l’art. Avec eux, inévitablement, chaque période étudiée finit par être considérée comme une tournure ou une période charnière. Comme tout lieu commun, celui-ci contient une part de vérité surtout quand il s’agit des dernières décennies. On reste stupéfait face à la transformation accélérée de notre mode de vie et de nos préoccupations. Les artistes, qui sont aussi des citoyens, ne pouvaient rester imperméables face à un monde nouveau, qu’ils encouragent – rarement – ou qu’ils critiquent – le plus souvent. Artistes sans aucune distinction, car il est probable que la principale révolution ait pour nom la mondialisation. Non seulement toute nouveauté artistique traverse désormais le globe pratiquement en temps réel, in vitro, portée sur les ailes des réseaux, mais encore elle a permis la découverte des zones géographiques « vierges ». Ainsi, la critique d’art – et accessoirement le marché de l’art – s’est entichée tour à tour de la création africaine, chinoise, indienne, russe. Une autre découverte- surprise : les artistes femmes existent. Largement avant #metoo, une visibilité de plus en plus accrue est réservée à la création féminine dans les musées et dans de nombreuses manifestations qui leur laissent une place de choix.
Cependant, cette avalanche qui a bouleversé l’ensemble de l’univers artistique était-elle la source de nouvelles tendances ? Répondre à cette question implique d’éviter de fixer une date précise pour la « naissance » d’un mouvement et une autre pour sa disparition, à l’instar d’une nécrologie dans un journal. L’évolution artistique n’est pas un déroulement logique où différents mouvements cèdent docilement la place aux suivants. En réalité, il s’agit toujours de coexistences de différentes tendances, plus ou moins contradictoires, de superpositions, voire d’allers-retours. Un exemple parmi d’autres. Depuis un certain temps – dix, vingt ans – on parle du retour à la peinture. Mais la peinture n’a jamais été absente. La trinité allemande – Richter, Baselitz, Kiefer – ou le Britannique Hockney, ont été exposés maintes fois, y compris en France, et ont atteint des prix records. En fait, plutôt que des ruptures, il convient de parler de ramifications. Ainsi, l’histoire de l’art n’a jamais oublié l’histoire. Toutefois, de nos jours, ce rapport a pris une direction nettement plus critique. Le post-colonialisme, l’écroulement de l’empire soviétique, le racisme – bien avant Black Lives Matter – sont au cœur des nombreuses biennales, que ce soit en peinture avec Marlene Dumas, en dessin animé chez William Kentridge, ou en installation avec Barthelemy Toguo ou Kader Attia. De même, la réaction contre l’oppression en Chine a trouvé son chantre en Ai Weiwei et ses performances. Les artistes deviennent des témoins privilégiés, faisant souvent appel aux archives comme composants de leurs installations et se permettant même le luxe de remettre en question des documents – à l’image de Boltanski. On observe un phénomène similaire avec la nouvelle représentation de la nature. Celle-ci reflète les craintes des artistes face aux dangers écologiques tels que le réchauffement climatique et la pollution. Cette thématique, lorsqu’elle est traitée de manière trop littérale – ce qui constitue également un risque avec d’autres problèmes sociétaux – peut conduire à des œuvres “pédagogiques” qui manquent de force plastique et expressive. Il faut des formes singulièrement tranchantes, comme celles d’Ólafur Elíasson, pour toucher la sensibilité du public. Beaucoup plus ambigus sont les travaux qui prolongent le mouvement du Pop Art, ancré dans la consommation effrénée. Sans oublier Damien Hirst, le cas exemplaire est celui de Jeff Koons, qui s’inscrit dans la lignée de Duchamp et de Warhol tout en maniant le kitsch avec maestria. Plus infantile qu’enfantin, le bonheur programmé et prévisible est procuré par des sculptures fabriquées par un Peter Pan qui aurait abandonné toute sa capacité d’imagination. Comme lui, de nombreux créateurs ont recours au Pop Art revisité, au goût parfois légèrement relevé grâce à une injection d’une dose de ce bon vieux surréalisme. Si la photographie, qui a fait son entrée triomphale dans le champ plastique dans les années soixante, poursuit toujours son ascension, elle joue également le rôle de matrice pour la peinture. Les artistes utilisent les clichés en les décalant et en tentant de les brouiller. Ils n’en gardent qu’un pâle souvenir, un fantôme, peut-être une manière d’accentuer la fragilité de l’image ou d’exprimer leur méfiance dans cette technique qui se prétend objective. Cette subjectivité peut également expliquer l’importance prise par le dessin, cette trace directe du geste de la main, pratiqué sur d’innombrables supports. Soulignons également que sous la dénomination « arts graphiques », le dessin ne se limite plus à des lignes tracées sur une feuille mais peut inclure d’autres techniques comme la vidéo. La porosité et l’hybridation, ces termes ont été souvent employés pour définir la post-modernité, une appellation galvaudée dont l’immense succès a fait perdre toute pertinence. De nos jours, ces caractéristiques désignent également les rapports entre différents domaines artistiques. Il devient ainsi difficile de faire une distinction entre les performances, la danse de Pina Bausch, le théâtre de Bob Wilson, et de façon plus ludique, les défilés de mode. Autrement dit, le mot clé, pour le bien ou pour le mal, est l’éclectisme.